Prologue
Zakhor ve-shamor (1)
« J’ai été chassé de chez moi à l’âge de huit ans et demi. Qu’est-ce qu’un enfant de huit ans et demi se rappelle ? Presque rien. Mais, miraculeusement, ce “presque rien” m’a nourri pendant des années. Pas un jour ne passe sans que je sois à la maison. » Aharon Appelfeld
J’approchais de la trentaine. Je commençais à peine à prendre conscience de ma propre identité. Il m’arrivait alors d’être envieuse de certains de mes amis qui vivaient tranquillement les signes matériels de leur profondeur généalogique : maisons, meubles, linge de famille, greniers et coins de recherche du temps perdu. Pendant une période, je me suis prise régulièrement à flâner dans les marchés aux puces et à y acheter du linge ancien, nappes, draps, chemises de grand-mère monogrammées, qui, après lessive et repassage, venaient prendre place dans les armoires et recréer, bien artificiellement, cette fausse mémoire des générations passées. Le jeu a pu aller plus loin, jusqu’à acquérir un album de photographies jaunies d’une famille qui, d’après le contexte et les physionomies, n’avait évidemment pas la moindre chance d’être la mienne. L’enracinement, l’appartenance à un territoire m’étaient, en fait, des notions étrangères. Je ne me sentais ni d’un lieu, ni d’un autre. Je vivais, mais pas encore en pleine acceptation, un sentiment d’extraterritorialité. Le goût de faire renaître, par l’évocation, un monde qui n’était plus, me conduisit à ce véritable lieu de mes origines familiales, cette Atlantide engloutie.
Lorsque, après des études de lettres et de linguistique théorique, j’allai rendre visite à Manès Sperber, mon « marrain », ainsi que lui-même définissait notre lien de parenté élective, je lui exposai mes projets de recherche sur… la syntaxe de Louis-Ferdinand Céline. La réaction fut immédiate, cinglante et définitive : « Je vous interdis de vous engager dans un tel sujet. C’est une trahison de la mémoire. » C’est au nom de cette même mémoire que, quelques mois plus tard, à l’énoncé d’un nouveau thème concernant les Juifs originaires de Czernowitz, il se lança cette fois dans un long exposé comparatif entre Zablotov, son shtetl de Galicie, et la ville de Czernowitz. Sans en être alors consciente, je venais de glisser du Voyage au bout de la nuit au Lieu de la provenance, de Céline à Celan.
La Bucovine – avec, entre les deux guerres, Czernowitz comme capitale – représente un archétype, avec quelques autres, de ces terres d’Europe centrale âprement disputées, depuis des siècles, entre des nations dont chacune était également convaincue d’y avoir un droit exclusif. En 1774, elle est annexée par l’Autriche, à une période où la monarchie traverse une ère d’absolutisme éclairé et une centralisation de l’administration. De 1774 à 1786, elle est placée sous administration militaire. En 1786, elle est incorporée à la Galicie. En 1849, elle acquiert son autonomie en devenant un duché. Avec l’émancipation complète des Juifs dans l’empire des Habsbourg après 1848 et surtout à partir de 1867, commence l’âge d’or des Juifs de Bucovine.
De 1919 à 1945, la province est devenue roumaine. La Roumanie, entrée très tardivement dans la guerre, le 27 août 1916, et ayant par la suite changé deux fois de camp, obtient le Banat, la Transylvanie et la Bucovine, sur la base d’un traité avec les Alliés. En 1940, l’URSS exige du gouvernement roumain de lui céder le nord de la Bucovine et la Bessarabie. Celui-ci s’exécute. Le 2 août 1940, le Soviet suprême décrète l’annexion de la Bucovine à l’Ukraine soviétique. Puis, en 1941, Roumains et Allemands l’occupent à nouveau. En 1945, elle est « définitivement » intégrée à l’Ukraine soviétique.
Lorsque j’entamai ma recherche, à la fin des années 1970, il était impossible d’avoir accès aux archives . L’Union soviétique ne laissait pas une étrangère s’aventurer dans une ville de province ukrainienne frontalière. La Roumanie n’autorisait pas la consultation d’archives de territoires soviétiques. Les archives privées étaient rares. Seul le recueil des histoires de vie pouvait me permettre, alors, de tenter de faire resurgir une période historique accessible aux mémoires individuelles.
Le choix des interlocuteurs s’est opéré, pour une large part, par l’effet de « boule de neige » : les premiers ont été, bien sûr, les proches, famille et amis. Ceux-ci m’ont adressée à d’autres, selon leurs propres réseaux ; puis j’ai pris contact avec les associations d’originaires, en France et en Israël. J’ai parfois assisté à des réunions d’anciens qui continuent à se rencontrer une fois par semaine, dans un café de Tel-Aviv, une fois par an à l’étranger, mais aussi à Haïfa ou à Jérusalem. Puis il y eut les conseils. « Vous devez absolument interroger un tel ou un tel ! » Il s’agissait de personnalités, le plus souvent révélées et reconnues dans le pays d’accueil, car ils étaient trop jeunes à Czernowitz. C’est ainsi qu’Israël s’enorgueillit d’un nombre non négligeable de lauréats czernowitziens du prix d’Israël, récompense nationale suprême pour une carrière ou une œuvre remarquables. J’ai donc rencontré, pour n’en nommer que quelques-uns, Maximilien Rubel à Paris, Tzvi Yavetz, surnommé « Monsieur Czernowitz », Itzhak Artzi, Itzhak Ben Aharon à Tel-Aviv, ou encore Aharon Appelfeld à Beershéva, enfin Josef Burg ou Rosa Roth-Zuckermann dans le Chernivtsy d’aujourd’hui.
Jusqu’au début des années 1990, je n’avais accès qu’à la littérature secondaire, beaucoup plus abondante que je ne l’avais imaginé au départ, les autobiographies, les témoignages écrits, enfin les journaux locaux ou régionaux. Après l’effondrement de l’Union soviétique, les archives de la ville et de la communauté sont devenues accessibles. En mars 1997, les hasards de la recherche m’avaient conduite aux Archives centrales du peuple juif, à l’Université hébraïque de Jérusalem. Feuilletant, par réflexe, le fichier alphabétique à la lettre « C », je vis bien vite qu’aucun document nouveau n’était parvenu sur la ville ou sa région. M’apprêtant à tourner les talons, on me conseilla toutefois d’aller voir Binyamin, un nouvel archiviste arrivé depuis peu de Saint-Pétersbourg. Avant de faire son aliyah*, il avait parcouru l’Ukraine pour recueillir un maximum de documents sur les communautés juives. C’est ainsi qu’il me remit six rouleaux de microfilms, non indexés, de l’ensemble des archives de la communauté juive de Czernowitz. Me les tendant, il ajouta : « Vous êtes la première ici à les consulter ! »
Les ouvrages historiques suivaient, en général, les idéologies des différents groupes ethniques de la région. Roumains, Ukrainiens, Polonais et Juifs, avec certains traits spécifiques selon les nationalités, écrivaient leur propre récit national. On pouvait ainsi trouver quelques références sporadiques à l’histoire de la Bucovine à partir du tournant national-communiste de l’historiographie roumaine dans les années 1970. Il s’agissait souvent d’attaques menées par des historiens du Parti contre l’Union soviétique. Jusqu’aux années 1990, en Roumanie, on ne pouvait consulter aucune source historique sur la Bucovine : dans les archives centrales, les dossiers étaient « fermés » et mes lettres et demandes réitérées restèrent sans réponse. Après 1991, les écrits de nationalistes roumains de la période de l’entre-deux-guerres, notamment ceux de Ion Nistor, qui avaient été longtemps mis au ban, furent republiés. Les quelques historiens roumains qui avaient écrit sur le sujet présentaient la Bucovine comme un territoire roumain et traitaient des minorités comme des éléments de perturbation. Sans fournir aucune preuve à l’appui, ils avançaient que la Bucovine avait connu un grand développement économique dans la période de l’entre-deux-guerres[2].
Les historiens de l’Ukraine ne s’intéressèrent pas vraiment à cette contrée éloignée et frontalière. Jusqu’en 1991, il n’était fait mention que de la lutte des classes. Des historiens ukrainiens en exil publièrent en 1956 une volumineuse monographie sur la Bucovine qui mettait surtout l’accent sur la lutte pour l’indépendance de la province. Ce travail fut republié à Chernivtsy en 1993. Avec quelques autres publications récentes, ces ouvrages s’intéressent principalement au développement des organisations nationales des Ukrainiens dans la région[3].
Les travaux publiés en Allemagne sur les Allemands de Bucovine n’ont pas échappé à un fort infléchissement ethnocentrique. Le haut niveau culturel de cette communauté était souligné et le départ présenté comme ayant résulté du déclin de leurs institutions sous la domination roumaine.
Un certain nombre de travaux ou de livres de souvenirs ont été publiés par les Juifs de Bucovine. Ces ouvrages, qui relèvent de la catégorie des Yizkor Bücher, ont été édités par des Landsmannschaften, les groupes d’originaires[4]. Pour la Bucovine, le texte commémoratif le plus important est sorti entre 1958 et 1961 en Israël et, noblesse oblige, il est en allemand. Les deux volumes, écrits sous la direction de Hugo Gold sont une mine de renseignements sur l’histoire de la communauté[5]. Bien sûr, l’accent porte plus sur l’histoire institutionnelle que sur les itinéraires individuels et la notion d’appartenance du territoire n’entre pas en ligne de compte.
Une synthèse de l’histoire de tous les groupes ethniques fut, pour la première fois, présentée par Emmanuel Turczynski, dans une Histoire de la Bucovine[6]. Toutefois, le gros de l’ouvrage porte sur la période antérieure à la Première Guerre mondiale, les périodes de l’entre-deux-guerres et de la Seconde Guerre mondiale ne faisant chacune l’objet que d’un court chapitre. Enfin, il faut signaler le précieux et exhaustif travail bibliographique d’Erich Beck, en trois volumes[7].
Toutes les sciences historiques rencontrent avec la notion de « corpus » un problème méthodologique spécifique. Les historiens, comme les archéologues, doivent s’interroger en permanence sur la valeur de représentativité des « vestiges » que forment leurs données par rapport à l’état disparu du monde historique qui en constitue « l’ensemble parent », soustrait à l’observation et qui est pourtant le monde visé par la description et supposé dans l’interprétation ou l’explication[8]. J’ai donc fonctionné à partir d’éléments discontinus et travaillé sur une accumulation de « traces ». Croisant tous les types de matériaux, je ne me suis pas contentée de recouper entre eux les dires des interlocuteurs, j’ai confronté les récits avec les sources écrites, littérature secondaire et archives, enfin les sources écrites entre elles. L’ensemble a conduit à une écriture duelle. D’un côté, je me suis trouvée, pour reprendre les mots de Pierre Nora, dans une sorte de « présent éternel » de la mémoire, de l’autre dans la « représentation du passé » de l’histoire.
Lorsque l’on passe du recueil brut des itinéraires des individus à la cristallisation dans les textes, certains problèmes se font jour. À chaque étape, il y a déperdition. L’écriture appauvrit la parole, comme la parole appauvrissait la pensée. D’autant plus que pensée et parole faisaient référence à l’action et à la vie elle-même, expérience en fin de compte la plus riche. Quant aux silences, dont on connaît le poids existentiel chez ceux que nous voulions décrire, ils allaient échapper à la mise en mots, alors même qu’ils en étaient un des éléments les plus fortement chargés de sens. J’ai dû, à maintes reprises, me confronter au sentiment d’inactualité qui était le lot de nombre de mes interlocuteurs : quelquefois il était trop tôt pour parler, ou bien il était trop tard. Mais la tradition juive enseigne que ne pas transmettre une expérience, c’est la trahir[9]. D’où la décision de tenter malgré tout de faire entendre « la présence de l’absence, l’éloquence du silence[10] ». Ce faisant, je n’ai pas essayé de créer un discours univoque, une version « correcte » de la réalité ; tout au contraire, j’ai cherché à mettre en lumière les hétérogénéités et les différences, les nuances, les incohérences et les ruptures, qui, souvent, m’ont paru plus évocatrices d’un génie du lieu.
À la fin de cette recherche, je n’ai pas ressuscité le lieu disparu, mais j’ai eu la sensation de l’inscrire dans une pérennité du souvenir, illusoire, mais apaisante. Les langues de l’enquête ont représenté une difficulté. Mes interlocuteurs parlaient tous l’allemand et souvent le yiddish, puis, suivant les pays où ils avaient émigré, le français, l’hébreu, l’anglais, l’italien, l’espagnol et d’autres langues encore. Les archives étaient en majorité en allemand, puis, à mesure que l’on avançait dans la période de l’entre-deux-guerres, en roumain, mais aussi en yiddish. Les catalogages étaient en russe ou en ukrainien. Il va de soi que les noms de lieux suivaient d’identiques fluctuations, avec quelques dialectes slaves en supplément ou du polonais. Du haut de cette tour de Babel, j’ai souvent ressenti une impression de vertige. Je comprenais et lisais, avec plus ou moins de facilité, la majorité de ces langues. Mais, pour les parler, je ne me sentais vraiment à l’aise dans aucune, à l’exception du français, de l’anglais et de l’hébreu. Le décalage entre ma compréhension des textes et mes difficultés orales m’a peut-être aidée, toutefois, à ajouter un peu de cette distanciation sans laquelle j’aurais sans doute eu plus de mal encore à repasser, en fin de compte, de l’autre côté du miroir.
[1] Zakhor ve-shamor be dibour ehad, littéralement « Rappelle et garde en une parole », du cantique Lekha dodi, chanté lors de l’office de la veille du shabbat, et dont l’expression est tirée d’un commentaire de Rachi sur Deutéronome 20,7.
* Les mots étrangers qui figurent dans le glossaire (p. 429) sont suivis d’un astérisque lors de leur première occurrence dans le texte.
[2] Nicolae Ciachir, Din istoria Bucovinei : 1775-1944, Bucarest, Editura Didactica si Pedagogica, 1993, p. 94-122 ; Mircea Grigorovita, Din istoria colonizarii Bucovinei, Bucarest, 1996, p. 128-136.
[3] Arkadij Jukovs’kyi, Istorija Bukovyny, vol. II, Chernivtsy, 1993.
[4] Un site internet répertorie l’ensemble de ces ouvrages. Avec les précautions d’usage, étant donné la flexibilité et le peu de permanence des adresses internet, il a pour nom : http://www.jewishgen.org/yizkor/database.html.
[5] Hugo Gold, éd., Geschichte der Juden in der Bukowina… ein Sammelwerk herausgegeben von Dr Hugo Gold, 2 vol., Tel-Aviv, Olamenu, 1958 et 1962.
[6] Emmanuel Turczynski, Geschichte der Bukowina in der Neuzeit. Zur Sozial- und Kulturgeschichte einer mitteleuropäisch geprägten Landschaft, Wiesbaden, Harrassowitz Verlag, 1993.
[7] Erich Beck (éd.), Bibliographie zur Landeskunde der Bukowina, Literatur bis zum Jahr 1965. Munich, 1966. Bibliographie zur Kultur und Landeskunde der Bukowina. Literatur aus den Jahren 1965-1975, Dortmund, Forschungsstelle Ostmitteleuropa, 1985. Vol. III, 2001.
[8] Jean-Claude Passeron, « L’espace mental de l’enquête (I) », Enquête, n° 1, Les terrains de l’enquête, 1995, p. 37.
[9] Elie Wiesel, Paroles d’étranger, Paris, Points/Seuil, 1982, p. 8.
[10] Nicole Lapierre, Le Silence de la mémoire, Paris, Plon, 1989, p. 16.