« Quand la terre était encore ronde » :
                            la Bucovine de Rose Ausländer

                                                        Florence Heymann

En suivant à grands traits le destin de Rose Ausländer, je souhaiterais évoquer l’histoire d’une région qui a vu l’éclosion, surtout entre les deux guerres, de poètes témoins d’un monde où la langue allemande était vécue dans un paradoxe permanent. « Celui qui, sur les rives du Pruth ou de la Suczawa, est sensible à l’appel des muses s’exprime en allemand », disait déjà Karl Emil Franzos[1]. Les termes de ce paradoxe ont évolué au gré de l’histoire de la région, l’allemand restant tout à la fois central et marginal, universaliste et replié, objet de douleur et support d’identité.

Avec la langue, l’errance représente un fil d’Ariane pour suivre le destin de Rose Ausländer. Voyages matériels de la nécessité et de l’urgence, mais aussi voyages spirituels, de l’intelligence et de la douleur. Plus que d’autres encore, elle a été prise dans une histoire du xxe siècle qui peut être interprétée comme une longue suite de conflits de territoires, de cultures et de religions, cloisonnant l’espace, entravant les déplacements ou les précipitant et excluant les faibles. Rose Ausländer a passé une grande partie de sa vie à aller d’un lieu à un autre, rejoignant d’une certaine manière le destin d’une ville entraînée par l’histoire dans un étourdissant voyage immobile. Rose Ausländer se sentait-elle partout chez elle, ou bien, au contraire, restait-elle, en tous lieux, l’Ausländerin dont elle avait choisi de garder le nom ?

Née Rosalie Béatrice Ruth Scherzer, elle a vu le jour à Czernowitz le 11 mai 1901. Le « monde englouti » de son enfance, elle l’a dessiné avec ses mots : « Czernowitz avant la Seconde Guerre mondiale/ Paisible cité de collines/ cernée de forêts de hêtres/ Des saules le long du Pruth/ des radeaux et des nageurs/ Lilas de mai à profusion/ Autour des réverbères/ des hannetons/ et leur danse de mort/ Quatre langues/ se comprennent/ parfument l’air/ Jusqu’aux bombes/ elle respirait heureuse/ ma ville[2]. »

Dans l’atmosphère de tension insoutenable de la Première Guerre mondiale et d’incertitudes sur l’avenir, les parents de Rose, comme beaucoup d’autres, ont fui à Budapest, puis à Vienne. De 1916 à 1918, ils y ont vécu dans des conditions matérielles très dures. Pour la première fois, mais non la dernière, Rose s’est alors senti une « tzigane juive de langue allemande ». Jusqu’à la fin de sa vie, elle n’occupa jamais d’appartement à elle. Elle alla de pension de famille en pension de famille, d’hôtel en hôtel, chargée de valises renfermant tout ce qu’elle possédait. Son frère Max donnait un jour comme signe de reconnaissance à ses fils envoyés à la gare accueillir leur tante, qu’ils ne connaissaient pas : « Quand vous allez voir une dame sur un quai avec autour d’elle une vingtaine de valises, c’est elle[3]. » Rose Ausländer fut une Juive errante qui n’eut qu’un seul espace, celui du verbe.

En 1918, la région était devenue province de la Grande Roumanie. Elle conservait deux langues officielles jusqu’en 1924, l’allemand et le roumain, puis après cette date, le roumain seul. Le réseau institutionnel de la culture germanophone était détruit par la rupture du cordon ombilical avec la métropole viennoise. Malgré tout, l’allemand demeurait la langue de communication privilégiée dans les familles. Selon Alfred Margul-Sperber, ce maintien, au cœur même d’un pays pratiquant de toutes ses forces l’assimilation, tenait du miracle. Le choix linguistique des familles était souvent influencé par les mères, dont le culte pour la littérature allemande remontait si loin qu’il avait acquis force de tradition. Mais dans les quartiers populaires et les faubourgs, c’était rarement la langue châtiée, le Hochdeutsch du « Juif sans qualités », que l’on entendait. Ceux qui ne parlaient pas yiddish, s’exprimaient dans un allemand dialectal, aux multiples accents, le Bukowinerisch, ou Bukowiner Deutsch. Non seulement il s’était maintenu à l’arrivée des Roumains, mais il s’était enrichi, au contact de la langue officielle, de nouveaux mots et de tournures inédites. Il existait une sorte de facilité à s’écarter de la norme et à dépasser les cadres stricts de la communication. Non sans humour, des mots passaient d’une langue à l’autre, les emprunts étaient nombreux et souvent drôles. Pour les philologues rigoristes, le résultat était une langue « corrompue » ; c’était en fait une langue extrêmement vivante, à laquelle le yiddish donnait une truculence très particulière, le roumain et l’ukrainien, quelques jurons salés.

Comme pour beaucoup de Czernowitziens, le discours des origines familiales ne s’ancrait pas dans l’univers de la ville, mais dans celui de la bourgade, du shtetl. Le père de Rose était né à Sadagura, peut-être le plus fameux des shtetlekh. Comme le disait un témoignage : « Évidemment, mes parents n’étaient pas de Czernowitz. Dans une bonne famille juive européenne, deux générations n’étaient pas nées au même endroit. Une famille juive qui se respecte ne devait pas même permettre à deux enfants de naître au même endroit ». Le Pruth représentait une frontière symbolique entre le shtetl et la Stadt, entre la tradition et l’assimilation, entre le yiddish et la culture allemande, entre le lernen et la Bildung. Le père de Rose l’avait traversé en suivant les racines des « arbres à caractères sacrés[4] ». Il avait quitté Sadagura pour Czernowitz à dix-sept ans. Délaissant l’orthodoxie de la famille, il était devenu commerçant et fondé de pouvoir d’une société d’import-export. Il était resté toutefois respectueux d’une certaine tradition : la cuisine était casher, le shabbat traditionnel, les principales fêtes juives célébrées, comme on lisait la Bible, la Cabbale et les récits hassidiques.

Rose Ausländer se nourrit, à la fois, de l’héritage spirituel, religieux et yiddish, du père et de l’expérience quadrilingue de sa région. Mais, la « terre du père » ayant été perdue, ce fut dans une langue unique qu’elle trouva une « terre mère ». Pour elle comme pour bien d’autres, la langue allemande fut transhistorique et transgéographique, un pays indécis, la « Cacanie », de Robert Musil. En 1919, Rose passait son baccalauréat et un an plus tard, l’examen d’entrée du semestre d’été de l’université de Czernowitz. Elle y étudia la littérature et la philosophie, disciplines qui incarnaient pour elle le Mutterland. À cette époque, elle suivait le « Ethische Seminar » du Dr Kettner. Sur la liste des élèves de 1919-1922, son nom est le deuxième. Le premier est celui de Ignaz Ausländer, son futur mari[5]. Ce séminaire était un cercle d’études autour de l’œuvre du philosophe Constantin Brunner. La rencontre avec cette pensée fut décisive pour Rose Ausländer. Elle détermina sa vision du monde et fournit le substrat intellectuel d’une grande partie de son œuvre.

1920, l’année de naissance de Paul Celan, fut pour Rose celle de la catastrophe : la mort du père. La mère peinait à subvenir aux besoins de la famille. Elle conseilla à sa fille de partir pour les États-Unis, ce qu’elle fit, accompagnée de son camarade d’études Ignaz Ausländer. À Minneapolis, Rose put, pour la première fois, publier sa poésie. Le 19 octobre 1923, le couple se mariait civilement à New York.

Rose était devenue citoyenne américaine, mais restait la « reine d’un pays perdu », celle qui n’a de demeure « nulle part et se contente de vivre[6] ». Dans cette expérience d’étrangère, poussée par Alfred Margul-Sperber, elle commença à écrire de manière intensive.

Mais de 1927 à 1928, elle rentrait à Czernowitz pour s’occuper de sa mère malade. C’était un temps de crépuscule pour la Roumanie de l’entre-deux-guerres. À Czernowitz, deux faits divers, les assassinats de David Falik et d’Edi Wagner, où la barbarie disputait la préséance à la banalité, encadrèrent à dix ans d’intervalle, entre 1926 et 1936, une période de lente et inéluctable dégradation. La Grande Roumanie concrétisait les aspirations du nationalisme. Mais l’appareil d’État n’était pas apte à relever le défi d’un territoire et d’une population qui avaient doublé. La création du pays restait associée dans l’esprit des Roumains à un conflit avec les Juifs, injustement identifiés comme adversaires des idéaux nationaux fondamentaux et accusés d’être tout à la fois capitalistes et communistes. L’antisémitisme roumain se nourrissait d’un sentiment d’infériorité, qui avait trouvé comme exutoire la détestation du peuple juif, stigmatisé comme encore plus faible et inférieur.

La crise économique de 1929 allait accentuer la faiblesse des structures économiques et enlever à la démocratie ses dernières chances. Le terrain était prêt pour une montée rapide du fascisme. En 1927, Corneliu Codreanu avait fondé la légion de l’Archange Michel, devenue en 1930, après divers avatars, la Garde de Fer. Son programme était un mélange de christianisme de croisade, de nationalisme intransigeant et d’antisémitisme virulent.

Mais depuis 1928, Rose était repartie à New York, où elle s’était retrouvée dans le « ghetto » américano-bucovinien, si bien décrit par Helios Hecht : « Une grosse partie des quelque 10 000 Bucoviniens de l’État de New York est rassemblée dans au moins dix associations de ressortissants du duché de Bucovine. Oui, nous parlons encore du duché de Bucovine, les portraits de François-Joseph et du prince Rodolphe ornent les murs des salles. Ils vivent dans leurs vieilles pensées et racontent des récits et des souvenirs de ces jours disparus, comme si c’était hier[7].. » Rose avait officiellement divorcé d’Ignaz, mais elle garda son nom.

Dans les rues de Czernowitz, dès avril 1933, des pro-nazis déambulait, bras dessus bras dessous avec les fascistes roumains. Le quotidien allemand local, le Deutsche Tagespost, faisaient sienne sans aucune réserve la politique nazie. Il encourageait le rejet des juifs de toutes les branches professionnelles et le boycott de leurs commerces. À cette date, Rose était à Bucarest. Ses amis américains étaient conscients des dangers qu’elle courait. Elle reçut une invitation pour donner des conférences aux États-Unis, mais, fin 1939, inquiète pour sa mère, retourna à Czernowitz. Malheureusement, ses trois années consécutives d’absence des États-Unis lui avaient fait perdre sa nationalité.

En 1938, le Parti antisémite et fasciste d’Octavian Goga avait pris le pouvoir. Le gouvernement Goga-Cuza avait légiféré un programme antisémite très similaire à celui prôné par la Garde de Fer. La croix gammée ornait la façade de l’hôtel de ville de Czernowitz. Tous les journaux juifs, ou enjuivés, de la ville furent fermés. Parler yiddish ou hébreu dans les rues ou les lieux publics devint un délit. Comme sous d’autres cieux, les Juifs, il s’en faut, ne virent pas tous arriver la tempête. Les cafés, les théâtres et les terrains de sport étaient pleins. En dépit de tout, peu quittèrent la ville. « Ils ont continué à vivre comme des oignons, la tête dans la terre », dira Zwi Yavetz.

De cette époque datait le constat lucide d’Alfred Margul-Sperber : « Les poètes vivent à une époque où les choses se passent comme dans l’anecdote : une femme regarde la vitrine d’une modiste et prie son mari de lui acheter un chapeau parce que celui-ci lui a semblé aussi beau qu’un poème. Le mari réplique : “Mais, ma chérie, qui achèterait aujourd’hui des poèmes !” Les poètes juifs de Bucovine écrivent dans leur majorité en allemand, fait particulièrement dramatique à un moment où, même en Allemagne, on conteste aux poètes juifs en vie le droit de s’exprimer en allemand […]. Enfin, ils se voient réduits par la force de la destinée à vivre en Bucovine même, là où leur poésie n’a aucun écho et aucun public, aucun éditeur et aucune possibilité de diffusion dans les périodiques. Il n’y a pas de revues, mais seulement des quotidiens où la chronique des tribunaux et les futilités du jour jouent un rôle si important que les rédacteurs influents se laisseraient plutôt pendre que de publier un poème signé par un auteur juif local[8]. » Pendant cette période, Rose finançait donc elle-même ses publications, et notamment, en 1939, celle de son premier recueil, Der Regenbogen, Les Couleurs de l’arc-en-ciel. Comme Margul-Sperber, Rose constatait que son public s’était drastiquement rétréci avec la montée du nazisme. Le climat s’alourdissait.

Le gouvernement Goga fut renversé après quelques mois. Le roi Carol imposa une dictature. Moins d’un an plus tard, la Seconde Guerre mondiale éclatait. La Roumanie tenta de donner des gages à l’Allemagne, sans se couper totalement de l’Occident. Mais après l’anéantissement de la Pologne et l’effondrement de la France, elle ne put que s’aligner sur l’Axe. Hitler n’éprouva nul besoin de ménager son alliée et en quelques mois la démembra. La Bucovine fut coupée en deux, le Nord livré aux Russes.

En été 1940, pendant la retraite des troupes roumaines, opérée dans un climat de rancœur, de nombreux juifs furent massacrés. À l’arrivée de l’Armée rouge, dans un premier temps, les Ukrainiens et certains jeunes Juifs manifestèrent leurs sentiments anti-roumains et reçurent les troupes russes dans la liesse. Les parents n’étaient pas aussi enthousiastes. Une grande partie des communistes juifs (et non-juifs) qui s’étaient emparés des ministères et des institutions publiques, y accrochant des drapeaux rouges, furent immédiatement chassés par les autorités civiles soviétiques. La situation économique se dégrada de manière dramatique ; les produits de première nécessité manquaient. Des maisons, des usines, des banques et des commerces furent réquisitionnés. « Je dois dire qu’aucun de mes camarades ne fut désolé lorsque les Russes nationalisèrent tous nos biens. Le 28 juin 1940, j’étais le fils d’un millionnaire. Le 29, celui d’un pauvre, parce qu’il ne lui restait plus rien », témoignait Zwi Yavetz. Du jour au lendemain, les écoles devinrent ukrainiennes ou russes. Pour les Juifs, deux écoles fonctionnèrent en yiddish. Elles étaient dirigées par des Commissaires de Moscou.

Le 13 juin 1941, des unités du NKVD patrouillèrent dans les rues de la ville, à la recherche de bourgeois, de sionistes, d’espions roumains et d’ennemis du pouvoir. Ils arrêtèrent ainsi 3 800 hommes, dont 80 % de Juifs. Les « coupables » furent déportés en Sibérie, mais restèrent d’abord trois jours dans des wagons fermés à la gare. C’était le début d’une opération que les Soviétiques avaient l’intention de poursuivre. L’invasion allemande, une semaine plus tard, devait les obliger à changer leurs plans. Le 22 juin 1941, Hitler attaquait l’Union soviétique. Onze jours plus tard débutait l’offensive roumaine. Les Soviétiques durent évacuer Czernowitz. Les autorités civiles se soucièrent surtout du rapatriement des hauts fonctionnaires et des personnalités du Parti venues d’Union soviétique. Au moment du départ des derniers trains de voyageurs, ils invitèrent les habitants à aller en Russie. Quant aux étudiants, ils leur intimèrent l’ordre de les suivre. L’armée, par ailleurs, enrôla environ 1 500 hommes. Ceux qui ne se présentèrent pas de leur plein gré furent tués. Max Scherzer, le frère de Rose, fut victime de ce recrutement forcé. Sa femme, Bertha, retourna vivre avec sa belle-mère et Rose.

Le 5 juillet 1941, les bandes armées roumaines revenaient dans la ville, pillant et incendiant les maisons juives. Elles furent suivies par les premières unités allemandes. Dans les jours qui suivirent plus de 3 000 Juifs furent massacrés. « Ils vinrent…/ firent griller nos vêtements et notre peau…/ Ils vinrent…/pour brûler notre sang/ nous étions les bûchers de notre temps…/ Ils vinrent/ avec des drapeaux et des pistolets chargés/ abattirent toutes les étoiles et la lune/ pour qu’aucune lumière ne nous reste/ pour qu’aucune lumière ne nous aime/ Nous enterrâmes le soleil/ ce fut une interminable éclipse de soleil…/ [9] »

Puis le ghetto et les déportations furent organisés. À Hoshanah Rabbah 1941, à six heures du matin, des affiches dans toute la ville annoncèrent qu’environ 50 000 juifs devaient quitter leurs maisons et se rassembler dans quatre petites rues et qu’ils avaient huit heures pour y déménager. On ne les autorisa à prendre qu’une seule valise. Ils s’entassèrent à quarante ou cinquante pas pièces. L’appartement de la mère de Rose était situé dans les limites imposées. « Décorée de l’étoile jaune je cours chez des amis montrer des poèmes de Celan/ Une heure d’oubli, de bonheur avant que ne se ferment les portes sur notre rêve[10]. » Rose et sa famille subirent les épreuves de l’enfermement et du travail forcé, mais échappèrent aux déportations en Transnistrie. Celles-ci s’accomplirent en trois phases pendant l’hiver 1941-1942. Elles allaient toucher 60 % des Juifs du ghetto. Plus de la moitié ne revinrent pas.

Le maire de la ville, Trajan Popovici, fut touché par cette détresse. Il intervint auprès des autorités pour tenter d’éviter les transports au-delà du Dniester. Arguant que l’économie locale s’effondrerait sans les Juifs, il fit délivrer des permis de séjour à 20 000 personnes « utiles » et riches pour la plupart. L’un l’obtint parce qu’il était médecin, un autre parce qu’il était ingénieur, un troisième parce qu’il entretenait de bons rapports avec des officiers roumains et avait réussi à les corrompre... Alors le ghetto fut supprimé, et les exemptés purent retourner dans leurs anciens appartements, souvent en ruines ou pillés. Ils continuèrent à porter l’étoile jaune et furent enrôlés pour le travail forcé.

En octobre 1942, Rose Ausländer fit une dernière tentative pour échapper au piège. Elle se tourna vers l’ambassadeur suisse à Bucarest, qui représentait les intérêts des États-Unis, pour récupérer la nationalité américaine. La réponse fut négative. Rose se réfugia alors dans l’écriture et la poésie. « Pendant ces années, avec les amis, souvent en danger de mort, nous lisions de la poésie. L’insupportable réalité conduisait à deux comportements : ou bien on payait le prix d’un geste désespéré, ou bien on s’échappait vers une autre réalité, intellectuelle. Nous, Juifs condamnés, avions terriblement besoin de consolation. Et tandis que nous attendions la mort, nous nous réfugions dans les mots des rêves, notre foyer traumatique dans notre espace apatride. L’écriture c’était la vie. La survie[11]. »

L’hiver 1942 fut si rude que les déportations durent être arrêtées, les tempêtes de neige ayant stoppé l’activité ferroviaire. Mais en été, les transports reprenaient. Les fascistes roumains et les Allemands arrêtaient les Juifs directement chez eux, et les conduisaient au terrain de sport du Makkabi, devenu lieu de concentration des déportés. Puis, ils étaient transférés dans la partie méridionale de la plaine du Bug, dans un camp simplement appelé « carrière de pierre », un lieu sans nom, indicible.

Le 13 mars 1943, Rose notait dans une correspondance[12] qu’elle était « rayée de la liste des travailleurs », ce qui signifiait qu’elle serait déportée en Transnistrie. Pour y échapper, elle se cacha dans une cave avec sa mère et sa belle-sœur. Pour survivre, elle s’enfonça de plus en plus dans son rêve, sa ville d’autrefois et ses eaux : Toujours de retour vers le Pruth. Cette eau qui allait être aussi la dernière demeure de Celan.

En février 1944, les armées de Hitler battaient en retraite. Les camps de travail étaient supprimés. Les autorités roumaines avaient quelque peu assoupli leur politique vis-à-vis des Juifs. Les jeunes gens pouvaient à nouveau se réunir. Rose revit Paul Celan. « Après sa première visite, où il arriva accompagné de Ginniger, il revint plusieurs fois. Il me lut ses poèmes, et dès le début, je fus enthousiasmée. Même si son style ne correspondait pas du tout au mien, je l’encourageai à poursuivre sur sa voie. »

À l’approche du printemps, la police roumaine recommençait à surveiller étroitement les Juifs. En effet, les Allemands, soucieux d’assurer la retraite de leurs troupes, avaient rappelé les Roumains à l’ordre. Le temps des cachettes ne se termina qu’au début du mois d’avril, avec l’arrivée des troupes russes dans la ville. Mais cette seconde occupation fut plus brutale encore que la première. Les Soviétiques considéraient que la population avait collaboré avec les troupes allemandes et roumaines. Tous étaient coupables, même les Juifs, dont les souffrances laissaient les soldats de glace. Une fois encore, une répression s’organisa. Seuls ceux qui avaient un emploi, comme Rose qui travaillait à la bibliothèque municipale, pouvaient rester, les autres étaient envoyés dans des camps de travail forcé ou recrutés comme « volontaires » pour raser les immeubles bombardés, détruire les archives roumaines et collecter les livres dans les maisons abandonnées.

Au début de l’année 1945, le bruit courut, à Czernowitz, que les Russes avaient l’intention d’expulser les Juifs. Officiellement, il ne s’agissait que d’un déplacement volontaire pour la Roumanie. La frontière n’était pas très surveillée et certains avaient déjà pu la franchir. À l’automne, la Bucovine avait, une fois encore, changé de maître. L’Union soviétique en annexait la plus grande partie qui était désormais ukrainienne. Les Juifs prirent la nationalité russe ou émigrèrent.

Rose Ausländer, sa mère et sa belle-sœur quittèrent Czernowitz pour Bucarest. En tant que candidats à l’émigration, ils furent recensés, mais ne reçurent pas de passeport : c’était la manière soviétique d’expulser discrètement des groupes ethniques indésirables. Rose resta un mois dans la capitale roumaine, puis, grâce à la caution de vieux amis américains, le couple Königsberg, réussit à prendre le train pour Marseille et le bateau pour New York. Elle ne reverra ni sa mère, qui allait mourir à Satu Mare en 1947, ni sa « matrie ». C’était la fin inéluctable de la « civilisation de Czernowitz ». Le fil coupé ne serait plus jamais renoué.

De 1965 à 1972, Rose vécut en Allemagne, où elle ne s’intégra pas plus qu’ailleurs. Elle habitait, comme toujours, dans une pension. Et, comme toujours, les valises étaient prêtes. Hélas, bientôt, un accident allait la rendre dépendante. Admise à la maison de retraite « Nelly-Sachs » à Düsseldorf, elle ne la quitta plus jusqu’à sa mort le 3 janvier 1988. Pendant dix ans, grabataire, elle continua à écrire entre verbe et rêve. « Je pense/ aux parents qui m’ont gâtée/ aux jouets aux jeux d’enfant/ au plaisir et au tourment/ de mon premier amour/ à Venise à Lucerne/ à la Riviéra à Israël/ à Hölderlin Trakl/ Kafka Celan/ au ghetto aux convois de la mort/ à la faim et à l’angoisse/ à l’accident/ au lit pour toujours aux amis/ qui m’ont abandonnée/ aux êtres qui me soutiennent/ Je pense à mon corps sans forces/ et à la force de la pensée/ aux paroles enchantées/ et à l’enchantement de la vie/ La mort qui me fait signe/ pense à moi[13]. »

Aujourd’hui, la ville de Rose Ausländer n’est plus qu’un négatif pâli. Au moment où, à Tchernivtsy, les hommes se rencontrent dans des tavernes sales pour jouer aux dominos, les Czernowitziens se retrouvent une fois par semaine au café Croissonnette à Tel-Aviv. Là, ils vibrent aux accents de Ruth Levin qui déclame du Ausländer, du Celan, du Manger. À Tchernivtsy, les poètes ne sont plus là. Dans leurs mots, pris entre blessure térébrante et lumière éblouissante, virevoltent encore les étincelles du lieu orphelin. Ce lieu vers lequel, toujours, les pensées reviennent, les pensées, non les hommes. Comme le déclarait un originaire : « Il n’y a plus de Czernowitzien qui naisse. Les Czernowitziens meurent seulement. »


 


[1] Karl Emil Franzos, Aus Halb-Asien. Culturbilder aus Galizien, der Bukowina, Südrussland und Rumänien, 2 vol., Leipzig, Duncker und Humblot, 1876, p. 137.

[2] Cité et traduit par Michel Lemercier, in Rose Ausländer, Cristal, Poèmes, Choix et traduction de Michel Lemercier, Strasbourg, bf éditeur, 2000, p. 131.

[3] Cité par Michel Lemercier, ibid., p. 131-132.

[4] Rose Ausländer, Immer zurück zum Pruth, Francfort-sur-le-Main, Fischer, 1989, p. 19.

[5] Eli Rottner, Das Ethische Seminar in Czernowitz. Die Wiege des Internationalen Constantin Brunner Kreises, Dortmund, 1973, annexe 17 A.

[6] Cité par Michel Lemercier, op. cit., p. 133.

[7] Helios Hecht, « Bukowinaer in Amerika », Czernowitzer Morgenblatt, 1er mars 1931. Cf. Cilly Helfrich, « Es ist ein Aschensommer in der Welt » Rose Ausländer, Biographie, Berlin, Beltz Quadriga, 1995, p. 120-121.

[8] Cité par Andrei Corbea-Hoisie, « Autour du “méridien”. Abrégé de la “civilisation de Czernowitz” de Karl Emil Franzos à Paul Celan », in Le Rider Jacques et Rinner Fridrun, sous la dir. de, Les littératures de langue allemande en Europe centrale, Paris, PUF, 1998, p152.

[9] Rose Ausländer. Traduit et cité par Michel Lemercier, op. cit., p. 135-136.

[10] Rose Ausländer. Cité par Pierre Pachet, Conversations à Jassy, Paris, Maurice Nadeau, 1997, p. 159.

[11] Cité dans Cilly Helfrich, op. cit., p176.

[12] Adressée à Ewald Ruprecht Korn. Cité par Cilly Helfrich, op. cit., p180-181.

[13] Rose Ausländer. Traduit et cité par Michel Lemercier, op. cit., p. 124-125.