Paul Celan de Czernowitz à Paris :
                                            « Entre lieu et abîme, par ta mémoire
[1] »


                                                           Florence Heyman 

« Tous les poètes sont des Juifs ». Paul Celan place en exergue de son texte, « Et avec le livre de Tarussa[2] », ces mots de Marina Tsvétaïeva. Tous les poètes sont des exilés, pourrait-on ainsi ajouter. Voyages matériels de la nécessité et de l’urgence, mais aussi voyages spirituels, de l’intelligence et de la douleur. La génération de Paul Celan a été prise dans une histoire du xxe siècle, que l’on peut interpréter comme une longue suite de conflits de territoires, de cultures et de religions, cloisonnant l’espace, entravant les déplacements ou les précipitant et excluant les faibles.

À Czernowitz — Cernåui pour les Roumains —, de la Herrengasse part une petite rue sur la gauche, c’est la Wassilkogasse, où Paul Pessach Antschel naît en 1920. La rue est calme, bordée d’arbres. Dès l’enfance, cerné par l’univers de sa cour et de sa rue, dans une maison faite de frontières infranchissables, Paul éprouve le désir d’un ailleurs. « Erst jenseits der Kastanien ist die Welt », « De l’autre côté/ Ce n’est qu’au-delà/ des châtaigniers/ qu’il y a le monde/ De là vient la nuit/ un vent sur son char de nuages/ et quelqu’un se lève en ce lieu/ C’est lui qu’il veut porter/ par-delà les châtaigniers », écrit-il dans un de ses premiers poèmes[3].  Au numéro n° 5 de la rue, devenue Alexandru Vasilko pour les Roumains, une maison, construite, mi en pierre mi en brique, n’a qu’un étage. C’est là que vit au rez-de-chaussée, dans un modeste trois pièces, la famille Antschel, avec le grand-père paternel, veuf, et deux sœurs cadettes et célibataires du père, Regina et Minna[4]. Plus tard, deux cousines, Emma et Klara, originaires de Milie, viendront aussi habiter dans la famille pour suivre leur scolarité à Czernowitz. Paul est fils unique et ses cousines vont devenir des confidentes et des camarades de jeux.

Deux ans avant sa naissance s’est produite une dramatique coupure : la Bucovine est devenue une province de la Grande Roumanie. Mais pourtant, même si le roumain, à partir de 1924, a statut d’unique langue officielle, dans les familles, on parle toujours le Hochdeutsch du « Juif sans qualités[5] ». La mère de Paul insiste pour qu’il s’exprime dans un allemand parfait, malgré le fait qu’elle-même, Fritzi Schrager, soit née à Sadagura, une bourgade hassidique à la « jaune tache juive et au nez crochu », mais aussi lieu de « filous et de brigands ».selon les mots du poète[6].

L’économie est exsangue. Ceux qui ont conservé quelque fortune personnelle se tournent alors vers le commerce des produits régionaux, la farine de maïs et le bois provenant des vastes forêts environnantes. Le père de Paul, Leo Antschel-Teitler, a achevé, avant la guerre, l’École nationale du bâtiment et du commerce et obtenu un diplôme d’ingénieur, mais il n’a aucuns biens ; il devient donc agent commercial au service de sociétés de commerce de bois, ce qui lui permet de nourrir sa famille.

En automne 1926, Paul entre pour une année dans une école privée germanophone, l’institut Meisler. Mais, les frais de scolarité sont trop élevés pour le budget familial. Le père, aux idées sionistes, envoie l’année suivante et pendant trois ans Paul à l’école hébraïque Safah Ivriah, qui le fait émigrer de la langue maternelle à la langue sainte. Paul n’apprécie alors pas davantage l’hébreu, pour lui une Vater Sprache, que la turbulence de ses camarades.

En automne 1930, c’est l’entrée au lycée orthodoxe de garçons, le Liceul ortodox de Båiei, un lycée roumain élitiste, qui s’appelait grec-oriental à l’époque autrichienne. À l’époque où Paul est reçu à l’examen d’entrée, les Juifs y sont admis depuis peu et pas très bien vus. Au début, cependant, tout se passe bien. Paul est premier partout. Mais à partir de 1931, Czernowitz commence à vivre « une éclipse de soleil interminable[7] », pour reprendre les mots de Rose Ausländer. Les Juifs deviennent les boucs émissaires de tous les problèmes et incarnent, de manière paradoxale, à la fois le danger bolchevique et la crainte de l’invasion du capital étranger, bref l’ennemi intérieur.

En 1933, Paul, alors en quatrième année de lycée, doit passer « le petit baccalauréat ». Il travaille beaucoup, d’autant plus que, dans son école, l’antisémitisme, de fait, s’exprime de plus en plus ouvertement. Paul écrit, le 30 janvier 1934, à sa tante Minna, maintenant en Palestine : « Pour ce qui est de mon bulletin, hum ! je suis seulement second de la classe… et non pas premier, comme j’aurais légitimement dû l’être. Les professeurs, mon appartenance à la branche juive de la race sémite et bien d’autres obstacles en sont la cause ! D’ailleurs, quant à l’antisémitisme dans mon école, je pourrais écrire un gros livre de trois cents pagesJe ne te citerai qu’un cas : Monsieur mon professeur de géographie, qui s’appelle Zoppa[8], “est coffré” depuis déjà deux mois, où ? cela, tu le devines[9]… » » C’est pour cela qu’au début de l’année scolaire 1934-1935,, Paul change de lycée et s’inscrit au plus tolérant Liceul Marele Voevod Mihai, lycée d’État ukrainien. Il n’a d’ukrainien que le nom, car sur les vingt-huit élèves de la classe de Paul, seuls neuf sont ukrainiens, tous les autres sont juifs. Là, dans la classe d’Aurel Vasiliu, un poète local renommé, il est premier en roumain.

Au printemps 1935, les Antschel déménagent dans le nouvel appartement qu’ils viennent d’acheter au premier étage du n° 10 Masarykgasse. Alors que les relations avec sa mère deviennent plus étroites que jamais, celles avec son père se dégradent. L’orientation politique de Paul, qui a depuis longtemps abandonné l’étude du Talmud pour se consacrer à Marx et Engels, préoccupe tout particulièrement ce dernier. Il assiste désormais régulièrement aux réunions d’un cercle antifasciste, qui ont lieu en privé[10]. Mais, ce qui lui importe plus que les activités politiques, c’est sa participation à un cercle de lecture où il se fait beaucoup d’amies. C’est à cette époque qu’il commence à lire ses propres poèmes et à leur envoyer.

1938, l’année du baccalauréat. Paul a l’intention d’entamer des études de médecine. Mais Czernowitz n’abrite pas de faculté enseignant cette discipline et l’évolution politique antisémite a instauré le numerus clausus, puis nullus dans les universités roumaines. Paul s’inscrit à Tours, en France. Le matin du 9 novembre 1938, le jour même de la Nuit de Cristal, il entame son premier grand voyage. Il ne peut qu’ignorer ce qui va se passer et pourtant il écrit à Edith Silberman, dans une vision claire de ce qu’est l’Allemagne nazie, si loin déjà de son rêve de culture : « Je traverse maintenant une forêt de bouleaux, une forêt allemande. Tu sais, Edith, combien j’avais envie de découvrir ces paysages, mais lorsque je vois monter au-dessus de la cime des arbres d’épaisses nuées de fumées, je tressaille. Je me demande si ce ne sont pas des synagogues qui brûlent, même des hommes. » Dans le poème « La Contrescarpe » de La Rose de personne, il ajoutera : « Tu es venu/ par Cracovie à l’Anhalter/ Bahnhof/ vers tes regards coulait une fumée/ qui était déjà de demain[11]… »

Été 1939, à la fin de sa première année d’études en France, il rentre à Czernowitz. Il passe avec ses amis un bel été, sous des cieux pourtant bien menaçants, et tente de leur faire découvrir des poètes comme Aragon, Eluard ou Breton. Le 1er septembre, la radio allemande émet : « En ce jour important pour le destin du peuple allemand, nous sommes en direct depuis le Volksoper de Berlin où s’est réuni le Reichstag sur ordre du Führer. La Pologne, cette nuit, pour la première fois, a fait ouvrir le feu sur notre territoire par ses soldats réguliers. Depuis 5 h 45, nous répliquons. » L’armée roumaine est mobilisée sur le front oriental et l’on fait appel aux réservistes. Paul vient d’avoir 19 ans. Il n’est pas encore mobilisable, mais, dans ces circonstances, renonce à repartir pour la France. Beaucoup de ses camarades, eux aussi surpris par la guerre, cherchent à continuer des études pas trop éloignées de la médecine. Ils s’inscrivent en sciences naturelles. Paul, lui, change carrément d’orientation. Il étudie le français et la linguistique.

Au printemps 1940, alors que l’année universitaire touche à sa fin, l’Union soviétique exige la reddition immédiate de la Bucovine du Nord et de la Bessarabie, conformément aux clauses secrètes du pacte Ribbentrop-Molotov[12].

Le 28 juin, les Soviétiques occupent Czernowitz. Ils resteront là pendant une année. Et, en été, les étudiants juifs voient camarades et professeurs roumains accompagner les troupes. Quelques coups de feu sont tirés sur l’Austria-Platz, puis tout redevient calme. L’université a fermé ses portes et, dans les rues, les jeunes ont le temps d’engager la conversation avec les soldats soviétiques. Edith Silberman met vite un bémol. « L’engagement politique de Celan ne fut que de courte durée car dès qu’il entendit parler des simulacres de procès et qu’il lut le Retour d’URSS de Gide, il fut vacciné. Lorsque les Russes entrèrent chez nous, il y a longtemps qu’il n’éprouvait plus de sympathie pour leur idéologie. » Ce que Celan aimait surtout, poursuit Edith Silberman, c’était choquer les bourgeois et les philistins. « Un soir, nous rentrions d’un concert. C’était à l’époque des Russes. Il évitait de fréquenter les églises et les synagogues. Et voilà qu’il s’agenouille devant l’église arménienne et se met à entonner des chants choraux à tue-tête. Les riverains se mirent aux fenêtres et menacèrent d’appeler la milice. Il était capable de ce type de comportement simplement pour choquer les gens[13]. »

L’occupant réquisitionne des jeunes volontaires pour établir un contact avec la population. Paul, après quelques hésitations, accepte de devenir interprète d’un département du logement, chargé de caser les officiers soviétiques. Ce volontariat, à son grand soulagement, ne durera que quelques jours[14]. « L’été 1940 est chaud et ensoleillé. Les jeunes gens profitent des vacances pour se baigner dans le fleuve et faire des promenades, malheureusement limitées aux jardins publics, puisque le commandement soviétique a interdit toute excursion hors de la ville. Quand il pleut, tout le monde se retrouve au Schwarzer Adler, qui est déjà devenu un lieu  populaire “rouge” et on boit du café qui est de plus en plus mauvais. Mais les conversations et les échanges d’observations le font oublier[15]. »

C’est au cours de l’été mouvementé de 1940 que Celan rencontre, chez des amis communs, celle qui va représenter le premier grand amour de sa vie et un thème dominant de sa poésie des années à venir, Ruth Lackner. Élève de l’école de théâtre de Bucarest, elle débute à cette époque au théâtre yiddish de Czernowitz, rouvert par les Soviétiques. Elle-même est déçue. Quant à Paul, il assiste bien à quelques représentations, mais les pièces populaires yiddish et la propagande soviétique mal traduite l’ennuient profondément[16].

Au mois de septembre, l’université rouvre ses portes. Elle a été allemande et roumaine, elle est aujourd’hui soviétique. David Seidmann rappelle à ce propos qu’au moment où lui-même en était à apprendre l’alphabet cyrillique, Paul, qui avait commencé le russe quelques mois plus tôt, était déjà capable de lire Dostoïevski dans le texte.

L’hiver suivant, Paul n’a plus aucune illusion sur le nouveau régime et lors du défilé obligatoire du 1er mai, les banderoles rouges et les slogans ne lui inspirent que tristesse et dégoût. « Soulèvement de banderoles et de rubans de brume, plus rouges que rouge […] devant les peuples de phoques[17] ».

Le printemps 1941 est particulièrement pluvieux et froid et, le 13 juin, des unités du NKVD patrouillent dans les rues de la ville, à la recherche de bourgeois, de sionistes, d’espions roumains et d’ennemis du pouvoir. Ils arrêtent ainsi 3 800 hommes, dont 80 % de Juifs. Les « coupables » sont déportés en Sibérie, parmi eux, l’éditeur de Rose Ausländer, Niedermayer. Leurs femmes et leurs enfants sont envoyés à l’intérieur de la Russie. Cela marque le début d’une opération que les Soviétiques ont l’intention de poursuivre. Mais l’invasion allemande, une semaine plus tard, les oblige à changer leurs plans.

Le 22 juin 1941, en effet, Hitler a attaqué l’Union soviétique. Les Russes doivent évacuer Czernowitz. Les autorités civiles se soucient surtout du rapatriement des hauts fonctionnaires et des personnalités du Parti venues d’Union soviétique. Au moment du départ des derniers trains de voyageurs, ils invitent les habitants à partir pour la Russie. Quant aux étudiants, ils leur intiment l’ordre de les suivre. Finalement, peu de Juifs se décident à partir. De proches amis de Paul s’en vont, mais lui reste. L’armée, pour sa part, enrôle environ 1 500 Bucoviniens. Ceux qui ne viennent pas de leur plein gré sont tués.

Dès le 5 juillet, les troupes roumaines sont de retour à Czernowitz, bientôt suivies par les premières unités allemandes, accompagnées du Einsatzkommando 10b, commandé par le SS Otto Ohlendorf. Les soldats roumains avancent rue par rue, pénètrent systématiquement dans les maisons juives, tuent jeunes et vieux, hommes, femmes et enfants[18]. En 24 heures, 2 000 victimes[19]. Pendant l’été, Paul est réquisitionné pour travailler à la reconstruction du pont sur le Pruth, détruit lors de l’avance allemande.

Le 9 octobre, à 19 heures, la ville est entourée d’un cordon militaire. Des affiches, placardées deux jours plus tard, annoncent l’établissement d’un ghetto. Les 50 000 Juifs de la ville sont forcés d’y déménager. De là s’organiseront les déportations vers la Transnistrie qui s’accompliront en trois phases pendant l’hiver 1941-1942 et vont toucher plus de 60 % des Juifs du ghetto.

Paul et ses parents parviennent à y échapper[20]. 20 000 Juifs « utiles » ont été autorisés à rester à Czernowitz, soit par le gouverneur de la province, soit par le maire. Ils peuvent retourner dans leurs anciens appartements, pillés, et reprendre leur travail. Paul est alors préposé au ramassage des livres russes qui doivent être brûlés. Mais aux beaux jours, les déportations reprennent. Témoignage d’Edith Silberman : « On se doutait du moment où les rafles risquaient d’avoir lieu. Celan l’avait senti. Il partit de chez lui. Il avait d’excellentes intuitions. Mais il ne parvint pas à convaincre ses parents de le suivre, alors qu’il avait une cachette pour eux. Il s’agissait d’une usine où il voulait les emmener. Rien à faire. Ils ne voulaient pas bouger. » Le lendemain, Paul découvre des scellés sur la porte de l’appartement. Ses parents ont été déportés dans la partie méridionale de la plaine du Bug, dans un camp simplement appelé « Cariera de Piatrå », « carrière de pierre », lieu sans nom, lieu indicible. « Le lieu où ils étaient couchés, il a/ un nom, il n’en a/ pas. Ils n’y étaient pas couchés. Quelque chose/ était entre eux./ Ils ne voyaient pas au travers[21]. »

En juin 1942, est organisé un nouveau service de travail obligatoire pour les Juifs restés à Czernowitz. Paul est envoyé à Tabaresi, un petit village de Moldavie. Il est employé à la construction d’un camp et doit creuser des tranchées. Le travail est terrible, les ouvriers n’ont que peu d’outils et rien d’autre à manger qu’une soupe de maïs très diluée. Mais, le dimanche, on ne travaille pas et Paul peut écrire à Ruth Lackner. « Le fait de savoir que tu détiens mes poèmes me rend heureux et aussi parfois triste. Insomnie ou rêves, ils sont pourtant parfois presque la vie éclose. Un léger battement de cils et le chemin des ténèbres vers les ténèbres, le monde apatride et le visage de la vie en mots[22]. »

À l’automne, il reçoit une lettre de sa mère qui lui apprend la mort de son père. On ne sait comment cette lettre a pu lui parvenir depuis le camp de Michailowka, où les Antschel travaillent pour l’organisation Todt à la construction de routes. C’est par un cousin[23] qui a réussi à s’enfuir, au début de l’année 1943, qu’il apprend que sa mère a été abattue d’une balle dans la nuque. Paul est brisé par la guerre et la perte de ses parents.

En février 1944, les armées de Hitler battent en retraite. Les camps de travail sont supprimés. Paul est de retour à Czernowitz, mais le temps des cachettes ne se termine vraiment qu’au début du mois d’avril, avec le retour des Russes dans la ville. Cette seconde occupation se fait beaucoup moins en douceur que la première. Les Soviétiques considèrent que la population a collaboré avec les troupes allemandes et roumaines. Tous sont coupables, même les Juifs, dont les récits des souffrances laissent les soldats de glace. Une fois encore, une autre répression s’organise. Certains sont envoyés dans des camps de travail forcé[24] ; d’autres sont recrutés comme « volontaires » pour raser les immeubles bombardés ou détruire les archives roumaines. Une fois encore, Paul fait partie des équipes de ramassage de livres dans la langue des vaincus. Mais un autre malheur vient accabler les Juifs. La guerre n’est pas terminée et les Russes ont besoin de troupes supplémentaires. Ils recrutent parmi les Juifs. Paul tente à tout prix d’échapper à la conscription. Il réussit, avec l’aide d’amis, à se faire engager comme assistant dans une clinique psychiatrique[25]. Alors qu’il souffre déjà d’états dépressifs, c’est son premier contact avec la maladie mentale.

Au printemps 1944, les Russes ont rouvert les portes de l’université et Paul s’inscrit cette fois en anglais. « Lorsqu’il décida en 1944 d’étudier la littérature anglaise, il nous fascina en récitant ses sonnets préférés de Shakespeare et des vers obscurs de Blake. Ce génie de la langue était aussi un génie des langues […]. Lui qui devait gagner son pain comme traducteur pour une misérable feuille de choux locale, n’avait plus rien de commun avec les étudiants des années quarante, si ce n’est extérieurement. L’appartement de ses parents, qui naguère avait été si joli, avait été dévalisé de tout ce qu’il contenait de précieux, et il n’y avait nulle tombe où aller verser ses larmes[26]. » Paul a profondément changé. Il récite des fables yiddish de Steinbarg, vante la beauté de l’hébreu et lit des textes de Martin Buber.

Au début de l’année 1945, le bruit court à Czernowitz que les Russes ont l’intention d’expulser les Juifs[27]. Officiellement, il ne s’agirait que d’un déplacement volontaire pour la Roumanie. La frontière roumaine n’est pas très surveillée et certains ont déjà pu la franchir. Paul décide d’attendre les mesures officielles. Il rêve de Vienne. Mais la ville occupée d’après nazisme n’a pas tenu ses promesses. Il a déclaré quelques temps plus tôt à Ruth Lackner : « Le principal est de partir d’ici. Peu importe où, pourvu que ce soit dans un pays libre. Tu te rends compte, si on arrivait par exemple à Jérusalem, qu’on aille voir Martin Buber et qu’on lui dise : “Oncle Buber, me voilà, devant toi ![28]. »

Bucarest, qu’il considère encore comme une étape vers Vienne, va le retenir pendant deux ans : les autorités roumaines refusent, en effet, de régulariser les papiers des fugitifs venus du nord de la Bucovine. Les frontières ne peuvent être franchies que clandestinement, ce qui demande argent et courage, et Paul manque alors des deux. C’est à cette époque qu’il signe ses premiers textes de différents pseudonymes, Paul Aurel, A. Pavel, Paul Ancel, pour arriver à l’anagramme de Celan.

En décembre 1947, il réussit à franchir la frontière entre la Roumanie et la Hongrie, passe par Vienne[29] et continue vers Paris, où il arrive en mai 1948. « Dans le royaume,/ dans le plus/ vaste des royaumes,/ dans la grande rime continentale/ au-delà/ de la zone des peuples muets, en toi/ balance de parole, balance de mots, balance/ de pays : Exil[30]. »

Pour Paris, il faut lire les deux volumes de la correspondance Paul Celan Gisèle Celan-Lestrange. On y découvre un très grand écrivain de langue française, mais aussi l’histoire d’une profonde maladie mentale[31]. Sept mois avant sa disparition, Celan est à Jérusalem, où il pense retrouver une lumière, vivant une liaison amoureuse avec une ancienne camarade de jeunesse, Ilana Shmueli. « Jérusalem m’a renforcé et m’a élevé. Paris me déprime et me vide. Paris où, dans ses rues et ses maisons, j’ai traîné pendant toutes ces années tant de jougs d’existences concrètes, tant de jougs d’existence d’égarement[32] », écrit-il à Ilana. « Ainsi il y a encore des temples. Une étoile a sans doute encore de la lumière Rien, rien n’est perdu. Hosanna[33]. » Et pourtant, la lumière va s’éteindre dans la nuit du 19 au 20 avril 1970, où Celan se donne la mort en se jetant dans la Seine. « De la dalle du pont, d’où il a rebondi trépassé dans la vie, volant de ses propres blessures, — du Pont Mirabeau[34] »

Dans les mots de Paul Celan, pris entre blessure térébrante et lumière éblouissante, virevoltent encore les étincelles d’un lieu orphelin. Mais lieu vers lequel, toujours, les pensées reviennent, comme Paul l’écrit à Alfred Margul-Sperber : « Je me demande si, pour mon travail, je n’aurais pas mieux fait de rester dans la vallée du Bug sur ma terre natale. En ce sens mon itinéraire est le même que le vôtre. Il recommence toujours au pied des montagnes familières et des hêtres[35]. » Comme il l’écrit à Gustav Chomed : « La terre natale reste présente quia absurdum, avec la Topfergasse, avec ce début d’une chanson française qui me traverse en plein cœur, dans ce Paris qui est non plus rêvé mais si souvent inhumain. Paris. Ah, tu sais, j’aimerais habiter encore là-bas. La Topfergasse n’était pas la seule à être belle. »

Lieu de « triste poète de langue teutonique », pour reprendre ses mots, adressés depuis Vienne à Petre Solomon. À la « langue teutonique », il n’a pas échappé : « On ne peut exprimer la vérité qui vous est propre que dans sa langue maternelle[36] », disait-il à Ruth. « Accessible, proche et non perdue, au milieu de tant de pertes, il ne restait qu’une chose : la langue. Elle, la langue, restait non perdue. Oui, malgré tout. Mais il lui fallut alors traverser ses propres absences de réponse, traverser l’horreur des voix qui se sont tues, traverser les mille ténèbres du discours porteur de mort. Elle traversa et ne trouva pas de mots pour ce qui était arrivé. Mais elle traversa cet événement et put remonter au jour “enrichie” de tout cela. C’est dans cette langue que, au cours de ces années-là et de celles qui suivirent, j’ai essayé d’écrire des poèmes afin de parler, de m’orienter, afin de savoir où j’étais et où cela m’entraînait, afin de me donner un projet de réalité[37]. », avait-il dit à Brême.


 

Florence Heymann (CNRS, Centre de recherche français de Jérusalem).

Docteur en sociologie de l’EHESS. Co-dirige avec Dominique Bourel la collection « Hommes et sociétés » du Centre de recherche français de Jérusalem, chez CNRS Editions. Rédactrice en chef d’un Annuel, les « Mélanges du Centre de recherche français de Jérusalem », CNRS Editions.

Elle a, entre autres, publié les ouvrages suivants :

• (avec D. Storper-Perez), Le Corps du texte : pour une anthropologie des textes de la tradition juive, CNRS Editions, 1997 ;

• (avec Michel Abitbol), L’historiographie israélienne aujourd’hui, Les Mélanges du Centre de recherche français de Jérusalem, CNRS Editions, 1998.

Le Crépuscule des lieux, à paraître chez Stock en octobre 2002 dans la collection « Un ordre d’idées ».

 


 


[1] « Zwischen Heimat und Abgrund durch dein Gedächtnis ». Celan Paul, Strette & Autres Poèmes, trad. Jean Daive, Paris, Mercure de France, 1990, pp. 46-47.

[2] Celan Paul, Die Niemandsrose, Francfort-sur-le-Main, S. Fischer Verlag, 1963, trad. française de Martine Broda, La rose de personne, Paris, Le Nouveau Commerce, 1979, pp. 146-147.

[3] Celan Paul, Der Sand aus den Urnen (Le Sable des urnes), in Gesammelte Werke, vol. 3, p. 11.

[4] En 1923, Regina se marie et quitte la famille. Un an plus tard, le grand-père, Wolf Teitler meurt. Quant à Minna, elle se mariera en 1933 et partira vivre en Palestine avec son mari.

[5] Chez lequel le « jargon juif » a pris l’apparence de l’allemand le plus pur. Cf. Le Rider Jacques, Modernité viennoise et crises de l’identité, Paris, PUF, 1990, pp. 316-317.

[6] Titre d’un poème « Eine Gauner und Ganovenweise gesungen zu Paris emprès Pontoise von Paul Celan aus Czernowitz bei Sadagora », « Un air de filous et de brigands chanté à Paris emprès Pontoise par Paul Celan de Czernowitz près de Sadagora », in Celan Paul, Die Niemandsrose, Francfort-sur-le-Main, S. Fischer Verlag, 1963, trad. française de Martine Broda, La rose de personne, Paris, Le Nouveau Commerce, 1979, pp. 46-47.

[7] « Eine unendliche Sonnenfinsternis ». Cf. Helfrich Cilly, » Es ist ein Aschensommer in der Welt « Rose Ausländer, Biographie, Berlin, Beltz Quadriga, 1995, p. 153.

[8] Le professeur Zoppa était membre de la Garde de Fer de Czernowitz. À cette époque, il avait été arrêté par les autorités roumaines pour complot politique.

[9] La lettre est citée intégralement dans Chalfen Israel, Paul Celan, Eine Biographie seiner Jugend, Frankfurt am Main, 1979, trad. fr. Paul Celan, Biographie de jeunesse, Paris, Plon, 1989, pp. 58-59.

[10] Chalfen Israel, op. cit., p. 70.

[11] Celan Paul, La rose de personne, op. cit., pp. 138-139.

[12] Hillgruber, Andreas, Hitler, König Carol und Marshall Antonescu : Die Deutsch-Rumanischen Beziehungen, 1938-1944. Wiesbaden, F. Steiner, 1954, p. 56.

[13] Paul Celan. Au-dessus des châtaigniers. Film de Hilde Bechert et Klaus Dexel, Arte, 1994.

[14] Témoignage d’Ilana Shmueli, cité par Chalfen Israel, op. cit., p. 99.

[15] Chalfen Israel, op. cit., p. 99.

[16] Ibid. p. 107.

[17] « Banderoles de brume… », in Gesammelte Werke, vol. 2, p. 102, in Chalfen Israel, op. cit., p. 103.

[18] Fisher Julius S., Transnistria: The Forgotten Cemetery, South Brunswick, New York-London : Thomas Yoseloff, 1969, p. 36.

[19] Carp, Matatias, ed. Cartea Neagra ; Fapte si Documente, Suferintele Evreilor din Romania, 1940-1944 (« Le livre noir ; faits et documents, les souffrances des Juifs de Roumanie, 1940-1944 »), vol. 3, Transnistria, Bucarest, 1947, p. 32.

[20] Celui-ci a été réquisitionné pour effectuer des travaux de déblaiement des ponts.

[21] Celan Paul, Grille de parole, trad. Martine Broda, Christian Bourgeois, coll. « Détroits », 1991, p. 93. Cité par Cohen Laurent, Paul Celan. « Chroniques de l’antimonde », Paris, Jean-Michel Place, 2000, p. 12.

[22] Cité dans le film Paul Celan. Au-dessus des châtaigniers. Film de Hilde Bechert et Klaus Dexel, Arte, 1994.

[23] Benno Teitler, cousin issu de germain de Paul. Cité par Chalfen Israel, op. cit., p. 134.

[24] Par exemple à la mine de charbon russe de Donez-Becken.

[25] Chalfen Israel, op. cit., pp. 141-143.

[26] Manuscrit d’un discours prononcé par Dorothea Müller-Altneu à l’occasion d’un congrès à Haïfa, le 22 juillet 1970. Cité par Chalfen Israel, op. cit., p. 145.

[27] Sur le sort des Juifs de la province dans les années qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale, voir : « The Soviet “Transfer” of Jews from Chernovtsy Province to Romania, 1945-1946 », Introduced and annotated by Mordechai Altshuler, in Jews in Eastern Europe, ed. by Yisrael Elliot Cohen and Arkadii Zeltser, fall 1998, pp. 54-75.

[28] Entretien avec Ruth Lackner. In Chalfen Israel, op. cit., p. 149.

[29] C’est ce même chemin qu’a choisi un autre poète juif bucovinien germanophone, Alfred Gong. Celui-ci partira ensuite à New York où il vivra jusqu’à sa mort en 1981. Voir Braun Helmut, « Deutschsprachige Gedichte von Emigranten in Exil », Zwischenwelt, 17, n° 3, novembre 2000, p. 31.

[30] Celan Paul, Choix de poèmes, trad. Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Poésie/Gallimard, 1998, pp. 215-217. Cité par Cohen Laurent, Paul Celan. « Chroniques de l’antimonde », Paris, Jean-Michel Place, 2000, p. 18.

[31] Paul Celan - Gisèle Celan-Lestrange, Correspondance, 2 vol., Paris, Le Seuil, 2000.

[32] Shmueli Ilana, Imri she-Yerushalaïm yeshna. Reshimot al Paul Celan (Dis Jérusalem est. Notes sur Paul Celan), octobre 1969-avril 1970 (en hébreu), Jérusalem, Carmel, 1999, p. 69. Cité par Cohen Laurent, op. cit., pp. 62-63.

[33] « Also/ stehen noch Tempel. Ein/ Stern/hat wohl noch Licht./ Nichts,/ nichts ist verloren./ Hosianna. » Celan Paul, Strette & Autres Poèmes, trad. Jean Daive, Paris, Mercure de France, 1990, pp. 38-39.

[34] « Von der Brücken-/ quader, von der/ er ins Leben hinüber-/ prallte, flügge/ von Wunden, — vom/ Pont Mirabeau. » Celan Paul, Die Niemandsrose, op. cit. pp. 148-149.

[35] Cité par Edith Silbermann dans le film Paul Celan. Au-dessus des châtaigniers. Film de Hilde Bechert et Klaus Dexel, Arte, 1994.

[36] Entretien avec Ruth Lackner, in Chalfen Israel, op. cit., p. 153.

[37] Discours de réception du prix de la ville de Brême en 1958. Voix de Paul Celan dans le film Paul Celan. Au-dessus des châtaigniers. Film de Hilde Bechert et Klaus Dexel, Arte, 1994.