Czernowitz
dans le cyclone de l’histoire, 1940-1945,
ou la mémoire « à fleur de lieux »
Florence Heymann (CNRS, CRFJ Jérusalem)
Le travail présenté se situe au carrefour de deux disciplines, l’anthropologie — « à distance » — et l’histoire. Une histoire de vie particulière peut apparaître comme un reflet du groupe tout entier, quelle que soit son irréductible singularité. Mais elle peut surtout basculer, jusqu’à la mort, parce qu’elle est prise dans la grande histoire. La conjonction des deux pôles a conduit à une écriture duelle, avec d’un côté, une sorte de « présent éternel » de la mémoire, de l’autre la « représentation du passé » de l’histoire. D’un côté, les souvenirs tels qu’ils émergeaient de discours non structurés, chargés d’émotion, flous, redondants, flottants, sensibles, de l’autre des faits bruts, des documents, des analyses et des discours critiques. De l’ensemble devrait surgir l’image pluridimensionnelle de l’esprit du lieu.
Czernowitz est apparu plus souvent comme un lieu de l’oubli que comme un lieu de la mémoire. De l’oubli, ou plutôt du silence, à la hauteur des traumatismes subis, mais aussi des censures multiples, sinon des auto-censures qui ont pesé lourdement après la guerre sur la possibilité de transmettre son expérience. Nous avons rencontré plusieurs personnes qui nous ont déclaré : « Czernowitz ne m’intéresse plus ! » Elles étaient moins nombreuses celles qui vivaient dans la nostalgie et la volonté d’un « retour », même évocatif. Nos interlocuteurs existaient à travers le présent de leur quotidien, souvent même à travers le futur des générations à venir. Pour reprendre un mot de Marc Augé, c’est toujours en jouant sur les temps grammaticaux que nos histoires individuelles ou collectives peuvent se composer ou se recomposer.
À Czernowitz, un an seulement avant le déclenchement de la guerre, beaucoup de juifs ne voient pas arriver la tempête. « Tant que l’on pourra manger de la crème chez Friedmann, un Gabelfrühstück chez Gabe, ou bien des Kischke mit Farfel chez Geller, on ne pourra pas se plaindre », peut-on entendre. Et, au printemps, on continue à aller se baigner au bord du Pruth, à la plage « Venezia » ou « Gänsehäufel ». Statistiquement parlant, peu quittent la ville.
Hitler démembre en quelques mois la grande Roumanie, conformément aux protocoles secrets du pacte germano-soviétique. Le nord de la Bucovine, avec Czernowitz, est livré aux Russes. Ils sont 150 000 environ, militaires et civils, à s’installer dans la ville. Zvi Yavetz raconte :
« Ce fut une grande émotion, je dois dire, pour nous tous quand les Russes arrivèrent ; c’était la première fois de notre vie que nous pouvions rentrer en toute sûreté à la maison la nuit. […] Nos parents étaient loin d’être aussi enthousiastes. Je dois dire qu’aucun de mes camarades ne fut désolé lorsque les Russes nationalisèrent tous nos biens. Le 28 juin 1940, j’étais le fils d’un millionnaire. Le 29, celui d’un pauvre, parce qu’il ne lui restait plus rien[1]. »
La situation économique se dégrade, comme les libertés individuelles. L’argent se dévalue fortement et le pouvoir d’achat chute[2]. Des maisons, des usines, des banques et des commerces sont réquisitionnés. Les magasins sont remplacés par des coopératives et les employés deviennent fonctionnaires de l’État. D’où une bureaucratie compliquée et paralysante. Les médecins doivent fermer leur cabinet et donner leurs consultations à l’hôpital, à titre gratuit.
Du jour au lendemain les écoles deviennent laïques, ukrainiennes ou russes. Mais les langues minoritaires ne sont pas censurées et il existe aussi des écoles primaires polonaises ou moldaves. Deux écoles juives, dirigées par des commissaires de Moscou, fonctionnent en yiddish. En septembre 1940, Rita M. s’installe sur les bancs de l’une d’elles :
« J’y suis allée, le premier jour, je n’ai pas compris un mot. J’ai pensé que, sachant l’allemand, j’allais comprendre le yiddish ou l’hébreu. Le professeur me dit quelque chose avec « hazer ». J’étais offensée. Pour moi hazer, c’était du cochon. Je ne savais pas qu’en yiddish litvak, ça voulait dire « répète ! ». Alors, je suis rentrée à la maison et j’ai dit : « je ne peux pas, je ne veux pas retourner en classe ». Alors, je suis allée à l’école ukrainienne le deuxième jour. »
La qualité des instituteurs et des professeurs paraît médiocre, car ce sont peut-être les laissés pour compte de la Russie qui ont été envoyés en exil dans la lointaine Bucovine. Mais l’université continue à fonctionner et les laboratoires sont même magnifiquement équipés. La sociologie marxiste et la philosophie matérialiste sont des matières obligatoires du programme. Les Russes tentent de s’attirer les faveurs de la jeunesse et, de fait, certains témoignages rendent compte d’une période d’euphorie :
« Comme enfant, c’était une belle période. Pour moi, c’était merveilleux les Russes. Je pouvais aller à la librairie musicale et prendre ce que je voulais. Avant, je ne pouvais choisir que les classiques, alors que chez les Russes, on pouvait jouer du Rimsky-Korsakov et pas seulement du Beethoven. Mais après, quand je suis rentrée à la maison, mon papa n’était plus là. Il avait été pris pour être interrogé. C’était très triste. », évoque Erica L.
Car la tyrannie policière sévit : perquisitions de jour et de nuit, le plus souvent de nuit et interrogatoires qui laissent le prévenu plus mort que vif.
Les six quotidiens de Czernowitz sont supprimés et remplacés par deux feuilles communistes rédigées l’une en ukrainien, l’autre en roumain.
Dans chaque quartier, un propagandiste attitré du Parti réunit une fois par semaine, dans l’appartement le plus spacieux, tous les habitants sans exception. Le doyen d’âge des auditeurs, décoré du titre de « Starost » tient le registre des présences. Devant une assemblée hétéroclite, composée de concierges et d’intellectuels, assis côte à côte, l’orateur développe, paraît-il avec talent, et au choix en roumain ou dans une langue slave, les thèmes bien connus du communisme. Les concierges s’ennuient vraisemblablement à ces homélies, mais sont très fiers de coudoyer leurs anciens maîtres et de se sentir leurs égaux[3].
L’humour czernowitzien arrive à sauver certains, mais il en perd d’autres, comme le raconte Tzvi Yavetz : « Un ami de la famille avait été envoyé en Sibérie pour vingt ans parce que quelqu’un avait répété à la police qu’il avait fait une mauvaise blague : “Wos geht, singt, und stinkt ?” (“Qu’est-ce qui marche, qui chante et qui pue ?”) avait-il demandé. Et la réponse était, “l’Armée Rouge”. »
Pendant ce temps, dans l’ancien royaume, le 14 septembre 1941, sous la pression politique et le mécontentement populaire, Carol II est forcé d’abdiquer en faveur du général Ion Antonescu qui s’octroie le rang de maréchal et le titre pompeux de « dirigeant du pays[4] ». La Roumanie devient un « État national légionnaire ».
Tandis que le 14 janvier 1941, Hitler et Göring révèlent à Ion Antonescu[5] le plan Barbarossa et la participation future de l’armée roumaine dans la reconquête de la Bessarabie et du nord de la Bucovine, à Czernowitz, à l’occasion du 1er mai, de 9 heures du matin à 4 heures de l’après-midi, une parade monstre réunit, dans un cortège bigarré, les troupes russes motorisées et les paysans roumains en costume national[6].
Puis le 13 juin 1941, des unités du NKVD, les hommes à casquettes bleues, patrouillent dans les rues de la ville, et arrêtent près de 3 800 hommes. Parmi les déportés se trouvent des officiers roumains que leur âge a retenus en Bucovine[7]. Mais pour 80 %, ce sont des juifs : chefs du mouvement sioniste, anciens présidents de la communauté, grands industriels, riches commerçants, comme le bijoutier Bianovici, le président de la Chambre de Commerce Jacques Schnee, le libraire Niedermayer. Les Russes prétendent justifier ces déportations par des nécessités d’ordre militaire.
David S. témoigne : « Il y avait une sorte de passeport 39, octroyé à ceux qui n’étaient jamais considérés comme des membres à part entière de la société soviétique. Pour les communistes, c’était un autre problème. […] Ils préféraient un révisionniste qui était un ennemi ouvert, qu’on pouvait peut-être convertir un moment donné. Par contre, les Russes voyaient rouge quand ils parlaient des gens du Ha-shomer ha-tsaïr. Parmi les déportés, il y avait plus de gens du Poalé tsion et du Bund que du Betar. Tout le monde devait s’inscrire dans le soi-disant syndicat. […] Je me suis présenté, et j’ai eu la maladresse de dire que je n’avais pratiquement pas de passé politique. Un garçon […] a bondi : « Comment ose-t-il dire une chose pareille ? Il n’a pas du tout de conscience de classe, c’est un traître. » J’ai vu un geste de Paul Celan que je n’ai jamais oublié. Lui-même était déjà très soupçonné de trotskisme, ce qui d’ailleurs était vrai. Il s’est porté à mon secours avec un courage extraordinaire. Il a dit que c’était vrai que j’étais un révisionniste, mais que j’étais jeune et que je pouvais regagner le droit chemin. […] J’ai eu de la chance, je m’en suis sorti. »
Tsvi Yavetz témoigne également :
« Dans un wagon, ils avaient rassemblé toutes les prostituées de la ville ; sous les Roumains, la prostitution était légale, tandis que sous les Soviétiques elle ne l’était pas. Le 21 juin, toute ma classe alla voir une pièce juive d’Abraham Goldfaden, Machashefe (La sorcière). Quand je revins tard dans la soirée, ma mère cria « Pourquoi arrives-tu si tard ? Ne sais-tu pas combien c’est dangereux maintenant ? ». À trois ou quatre heures du matin, nous avons entendu tirer. Des avions bombardaient la ville. Nous nous rendîmes compte le lendemain matin que la guerre avait éclaté. Une confusion complète. Et tous ces officiels soviétiques, courant comme des fous, paniqués. »
Les Soviétiques ont vraisemblablement l’intention de poursuivre l’opération. Mais l’invasion allemande les oblige à changer leurs plans.
À Bucarest, le 19 juin, Ion Antonescu a donné, oralement des « ordres spéciaux » d’exterminer une partie des Juifs de Bessarabie et de Bucovine. « Nettoyer le sol » est l’euphémisme utilisé pour l’opération qui comporte trois points : l’extermination de tous les juifs des zones rurales, l’enfermement dans des ghettos des juifs urbains, enfin l’arrestation des suspects décrits comme activistes soviétiques[8].
Dans les régions rurales et semi-rurales, une partie de la population autochtone profite de la situation et crée des bandes de terroristes qui se chargent d’exterminer les Juifs, comme celle de Vladimir Rusu à Sadagura.
Dans la période de l’interrègne, avant l’entrée des troupes roumaines, le ravitaillement manque et beaucoup de magasins et d’entrepôts sont pillés. « J’ai vu des femmes pieds nus mais avec des manteaux de fourrure volés dans les boutiques de luxe. Dans la rue où j’habitais, au bas de la colline, roulaient des tonneaux de vin, dérobés dans les entrepôts », raconte Yosef R.
Le 5 juillet 1941, les Soviétiques évacuent la ville. Des juifs et des Ukrainiens les accompagnent dans leur retraite, certains parce qu’ils craignent le retour des Roumains. George Dementhon, ancien enseignant de français à Czernowitz, en témoigne : « La plus brillante de mes étudiantes de français, une juive, Mlle S. est, […] partie pour la Russie ; c’était une jeune fille qui, par ses origines et le milieu où elle avait grandi, était aux antipodes du communisme. Je ne puis m’expliquer son geste qu’en me rappelant ce qu’elle me disait un jour : « Malgré mes titres et mes succès universitaires, je sais qu’en Roumanie je serai toujours condamnée à une existence humiliée. » D’autres, 1 500 environ, sont enrôlés comme soldats russes. Ceux qui ne viennent pas de leur plein gré sont tués. Max Scherzer, le frère de Rose Ausländer, est victime de ce recrutement forcé.
Le même jour, les Roumains entrent à Czernowitz. Certains Juifs refusent toujours de comprendre. Quand ils ont découvert que pratiquement tous leurs coreligionnaires vivant dans des petites communautés isolées ont été massacrés à coups de hache, de fourche ou de couteau par les paysans des environs et leurs biens pillés, ils continuent à dire : ce n’est que l’œuvre des Roumains, si les Allemands plus civilisés, avaient été autour, ça n’aurait jamais pu se produire.
Mais les Roumains sont bientôt suivis par les premières unités allemandes. Pendant trois jours, il semble que règne l’anarchie la plus complète. Dans la Russische Gasse, un groupe d’Allemands pénètre dans les maisons et fait sortir environ 300 hommes et femmes. Ils les emmènent à la Jüdische Haus et, après quelques heures, les conduisent sur le pont qui enjambe le Pruth et leur tirent dessus.
« Un soldat roumain qui les gardait m’a raconté qu’il a vu la terre qui recouvrait les victimes monter et descendre parce qu’on avait enterré des gens encore vivants. Un jeune couple s’était adressé à un soldat roumain et l’avait imploré de les sauver, car ils s’étaient mariés la veille, mais rien n’y fit », témoigne Yosef R.
Des maisons juives sont pillées et incendiées. « J’étais dans la rue avec des amis et nous avons été pris. Ils ont commencé par voler ma montre. J’ai été battu par deux soldats roumains et emmené à une ancienne baraque soviétique que l’on devait nettoyer. Un de mes amis a été reconnu par le caporal roumain en fonction, qui nous a avertis : « Échappez-vous parce qu’aussitôt que vous aurez fini le boulot, vous serez tués ». Nous avons proposé d’apporter un peu d’eau pour nettoyer le plancher, parce que les Russes avaient fait sauter le château d’eau et que nous savions où nous pouvions en trouver. L’officier a accepté et désigné deux soldats armés pour nous accompagner. Nous nous sommes parlés en yiddish. Quand nous sommes arrivés à un petit bois, je me mis à courir vers la droite, lui vers la gauche. Ils ont tiré, mais nous sommes arrivés à survivre tous les deux. », raconte Tzwi Yavetz.
Dans les jours qui suivent plus de 3 000 juifs sont tués, comme en témoigne Rouja R., qui évoque le sort du grand-rabbin Avraham Mark.
« Le grand rabbin a été fusillé en même temps que mon père. […] Moi, j’étais enceinte, au huitième mois de grossesse. Quand les Allemands sont arrivés, ils ont dit : « Tous les hommes dehors ! En ligne par trois ! » Je suis sortie et, dans la Morariugasse, qui était une longue rue, j’ai vu plein de gens déjà. Ils criaient : « An die Arbeit ! An die Arbeit ! ». Mais ce n’était pas vrai. On m’a dit qu’il y avait des mitraillettes d’un côté de Morariugasse jusqu’à la fin, à la Judengasse. Ils ont pris mon père et mon frère […]. Quand je suis sortie et que j’ai demandé « Regardez, mais mon père est âgé ». Je ne me rappelle plus s’il avait 60 ou 63 ans, ils m’ont répondu qu’ils prenaient jusqu’à 70 ans. Ma mère est sortie aussi. Et les derniers mots que mon père lui a dits ont été : « Si Rouja a un fils, qu’il porte mon nom ! » C’était une manière de dire qu’il savait déjà qu’il allait à la mort. »
Pendant ce temps, deux bidons d’essence ont été versés à côté de l’arche sainte dans le Tempel et les 63 sifrei torah qui sont à l’intérieur brûlent. De là, le feu se propage à tout le bâtiment, dont il ne reste qu’une carcasse.
Le 1er septembre, l’armée roumaine fait faire un recensement des habitants de Bessarabie et du nord de la Bucovine. David S. participe à celui des juifs de Czernowitz. Officiellement, ils sont 49 497 « mais officieusement ce devait être 60 000. », dit-il.
Reoßanu, le gouverneur de la province, impose le port de l’étoile jaune, un couvre-feu en vigueur de six heures du soir à six heures du matin, programme le ghetto et les déportations vers la Transnistrie. Car le 4 octobre, le Q. G. de l’armée a transmis à Czernowitz « l’ordre de déporter tous les juifs de Bucovine d’ici dix jours au-delà du Dniester[9] ». Le haut commandant du Prétoire le général Ion Topor donne des ordres spécifiques[10] concernant le traitement des Juifs et des communistes, mais aussi de ceux qui ont occupé des postes sous le régime soviétique : « Tous les Ukrainiens et Roumains pro-communistes doivent être envoyés sur l’autre rive du Dniester, et tous les minoritaires [euphémisme pour les Juifs] dans la même catégorie seront exterminés[11] ». Le lieutenant-colonel Petrescu est dépêché à Czernowitz. Sa mission consiste à transmettre oralement les ordres « parce que de tels sujets ne sont pas couchés par écrit pour ne pas laisser de preuves », ainsi qu’il le fait savoir au maire de la ville, Trajan Popovici[12].
L’étape suivante est l’organisation du travail forcé : « Ceux, entre 15 et 60 ans, qui refusaient de partir travailler étaient condamnés à mort. Pour recevoir une livre de pain, ils faisaient des travaux épiusants, le pire étant sans doute la construction d’un pont sur le Pruth sous le contrôle des Allemands. On travaillait huit heures par jour dans des conditions extrêmement difficiles. Un des Allemands, un grand rouquin, avait l’habitude d’infliger des punitions aux Juifs qui ne travaillaient pas comme il aurait voulu. Les châtiments étaient terribles. On faisait rentrer le Juif dans un grand tonneau, où étaient plantés des clous de vingt centimètres, et on le faisait glisser sur une longueur de 200, 300 mètres. Les cris de l’homme et la vision du chemin couvert de sang étaient épouvantables. Quand le tonneau arrivait en bas, on sortait la victime et on jetait son corps dans la rivière. Et chaque jour, c’était le tour de quelqu’un d’autre », témoigne Yosef R.
Le 9 octobre, à 19 heures, la ville est entourée d’un cordon militaire. Personne ne peut entrer ou sortir. Deux régiments d’infanterie arrivent en renfort de la gendarmerie et de la police. Deux jours plus tard, c’est la fête d’Hoshanah rabah. Dans la nuit, les chefs du Judenrat sont appelés par le nouveau gouverneur, le général Calotescu, qui émet une série d’ordres draconiens[13]. À six heures du matin, des affiches placardées dans toute la ville annoncent que les Juifs doivent se rassembler dans l’espace de quatre rues de la ville basse et qu’ils ont jusqu’à six heures du soir pour le faire[14]. En 10 heures, un mur est élevé autour de rues qui n’avaient contenu jusque-là que 10 000 personnes et qui doivent en accueillir 45 000 de plus. Trajan Popovici, raconte la scène dans ses Confessions :
« […] Le matin du 11 octobre était aussi froid et triste que le cœur des nombreux infortunés. Je regardais par la fenêtre de ma chambre à coucher et à travers les flocons de la neige précoce, je vis une scène incroyable. Dans les rues, il y avait une vaste foule de gens qui erraient. Les personnes âgées étaient aidées par les enfants, il y avait des femmes avec des bébés dans les bras, des infirmes se traînant. Tous avaient des balluchons dans leurs mains ou poussaient de petites carrioles chargées de boîtes. Certains portaient leurs charges sur le dos : bagages, ballots de tissu, couvertures, vêtements, chiffons. Ils commençaient leur pèlerinage muet vers leur vallée de larmes, le ghetto. Beaucoup furent forcés de vivre dans des couloirs, des caves, des garages, sous des ponts, n’importe où où ils pouvaient trouver un abri contre la neige et la pluie. Des conditions d’hygiène, je ne parle même pas. Pas d’eau potable pour boire… l’odeur âcre de sueur, d’urine et d’excréments, et d’humidité… comme l’odeur d’un troupeau de moutons dans un champ. »
Le jour de Simhat torah, part le premier convoi de déportés. Dans un mouvement-surprise, certaines rues du ghetto sont entourées d’un cordon militaire.
Rosa Roth décrit la scène : « Ils sont allés de maison en maison. C’était la milice et ils nous ont ordonné de quitter nos maisons dans les huit heures. Nous autres, anciens autrichiens habitués à la discipline avons immédiatement fait nos bagages, c’est-à-dire préparé de petites valises et des sacs à dos. Mon, fils avait un si joli sac à dos, et nous nous sommes mis en route. »
5 000 juifs sont brutalement forcés de marcher vers la gare, parmi eux, le rav Friedman de Bojan et le rav Hager de Horodeneca, en habits de fête, avec leur straïmel, un sefer torah dans les bras, accompagnés de leurs hassidim.
Après les premiers convois, le maire tente de faire cesser les déportations auprès des pouvoirs publics à Bucarest. Il se rend également chez le gouverneur Calotescu et tente de lui prouver que la déportation de tous les juifs de Czernowitz sera catastrophique pour l’économie. Ce dernier autorise 20 000 juifs « utiles » à rester et exige du maire qu’une liste lui soit présentée. Alors commence la sélection des exemptés. Les dirigeants de la communauté juive travaillent pendant deux jours et soumettent plus de 179 listes[15]. Sur les 49 497 juifs qui se trouvaient à Czernowitz le 1er septembre 1941, il n’en restera toutefois plus que 16 794 qui se feront inscrire dans la Landhausgasse, et que les Roumains appelleront « l’armée de Trajan ».
Les 32 000 autres vont être déportés en Transnistrie en trois phases pendant l’hiver 1941-1942.
Un témoignage : « On les jette à la rue ; on les pousse vers la gare, où on les entasse dans des wagons à bestiaux. Terrorisée, la fillette est accrochée à la main de son père. Le frère [de Ruth Glasberg] a réussi à conserver son étui et son violon. En mai 1940, avant l’occupation soviétique de Czernowitz, le jeune homme avait été invité à jouer le concerto de Bach en la majeur à la radio de Kichinev. Et voici que sur la route de Bershad, un des soldats de l’escorte remarque l’étui et, d’un coup de botte, le fait tomber dans la boue : « Sale juif, ton envie de jouer du violon va bientôt disparaître ! ». La fillette regarde l’humiliation sur le visage de son frère, et elle regarde la douleur de ses parents, imaginant leurs pensées au moment où ils doivent assister à la mort de leurs ambitions et de leur sollicitude. »
L’hiver 1942 est si dur, que les déportations doivent être arrêtées. Les tempêtes de neige stoppent l’activité de la gare. Les 20 000 Juifs « utiles » peuvent retourner dans leurs anciens appartements, pillés, et reprendre leur travail. Mais en janvier 1942, alors qu’à Wannsee se scelle le sort des juifs d’Europe, Trajan Popovici, jugé trop philosémite, est destitué de son poste. Les porteurs de ses exemptions ne sont plus à l’abri.
Le 2 juin 1942, les déportations reprennent. Les juifs sont tirés de leur maison et ont moins d’une heure pour faire leurs paquets. Ils sont rassemblés sur le terrain du « Makkabi ». Parmi les 5 000 déportés, les parents de Paul Celan, mes grands-parents, des malades hospitalisés, des vieillards et des orphelins. Le 13 juin 1942 part un convoi supplémentaire, avec notamment des malades mentaux ; puis un dernier convoi le 28 juin.
Rose Ausländer raconte dans son essai Alles kann Motiv sein : « Pendant ces années, nous, les amis, nous rencontrions quelquefois clandestinement au risque de notre vie, afin de lire des poèmes. Vis-à-vis de l’insupportable réalité il y avait deux comportements possibles : ou bien on s’abandonnait au désespoir, ou bien on « déménageait » vers une autre réalité, intellectuelle. Pendant que nous attendions la mort, quelques-uns parmi nous habitaient dans des mots de rêves, notre foyer traumatique dans l’espace apatride. Écrire c’était la vie. La survie. »
Czernowitz est presque vidée de ses juifs[16]. Le temps des cachettes se termine en mars 1944, avec l’arrivée des troupes russes.
David S. témoigne : « Les gens se sont portés au-devant des Russes avec beaucoup de joie et que ça a été tout de suite la douche écossaise. Les Russes leur ont dit : « Eh bien, Hitler n’avait pas assez de balles pour vous ! ».
Siegfried T. lui aussi à vécu cette période : « C’était le 24 mars 1944. Je suis partie à Bucarest. On entendait déjà les détonations de l’artillerie. J’ai dit au revoir à mes parents et aussi à ma fiancée, qui n’était pas encore ma fiancée, à Czernowitz, chacun avait sa petite amie. Pendant neuf mois, je n’ai eu aucune nouvelle, ni de la famille, ni des gens restés à Czernowitz. Les Russes ont occupé la ville trois jours après. On l’a entendu à la radio. La gare a été incendiée et bombardée. À ce moment-là, la Roumanie passait d’un camp à l’autre. Les premières nouvelles que j’ai reçues de ceux qui étaient restés, c’est par Otto Lerner, qui était enrôlé comme officier. Il m’a apporté un petit mot de ma fiancée qui disait : « Sauve-nous, sors-nous. » Parce les Russes avaient recommencé les déportations, comme en 1941. Alors s’est mis en place un véritable trafic de gens. On payait des passeurs, des paysans qui habitaient à la frontière, à Sereth. Ils allaient chercher des gens à Czernowitz contre l’équivalent de 300 dollars par tête. J’avais de l’argent que j’avais gagné en faisant de la contrebande, parce qu’à Bucarest, depuis que les Russes étaient arrivés, il y avait tout un trafic, des montres, des bas. J’ai pris l’argent sur moi et je suis parti à Sereth dans des conditions invraisemblables. Il n’y avait ni train, ni car. On faisait de l’auto-stop dans des camions qui partaient tout le temps, amenaient des gens, des meubles, tout un va-et-vient. On m’a prévenu que dans les montagnes, du côté de Plueczki, il y a des banderovtzes, c’étaient des déserteurs russes qui ne voulaient pas continuer avec l’Armée rouge et qui s’étaient installés dans les montagnes[17]. La nuit, ils descendaient. Ils prenaient tout ce qu’ils trouvaient. Ils arrêtaient les voitures. Ils démontaient les pneus. Je n’ai pas eu de chance. Au départ, j’ai été arrêté par ces bandes qui m’ont même enlevé mes chaussures. Mais l’argent, je l’avais caché sur moi. Je suis arrivé à Sereth. Et je suis resté quatre semaines, couché par terre et dans des conditions d’hygiène incroyables. Je suis entré en contact avec un jeune passeur. Il partait avec un chariot et un cheval et traversait le Sereth. Le fleuve était gelé. Quatre jours, le l’ai attendu chaque nuit, et il n’est pas revenu. Le cinquième jour, à minuit, on me réveille, ils sont tous là, les cinq pour lesquels j’avais payé : ma mère, ma sœur, mon père, ma fiancée et un ami, Frenkel, qui m’avait dit : “Sauve-moi”. Mon père était faible et avec trois femmes, je me suis dit : “Si je l’amène, il pourra prendre des décisions.” Cette nuit-là, il neigeait. Les gens de Sereth m’ont dit : « Il faut que vous partiez le plus vite possible parce que les Russes font des perquisitions. » Ils tiraient des grenades lumineuses sur la frontière et quand il y avait de la neige, on voyait les traces de pas. Alors ils venaient perquisitionner. On a pris un camion de meubles qui partait pour Bucarest et nous sommes tous montés. Je ne me rappelle plus le prix. Bon, disons 1 500 dollars. Le passeur s’appelait Metro. C’était un Ukrainien de 20 ou 21 ans. Le voyage s’est terminé tragiquement. On devait faire 600 kilomètres, en deux étapes. La première nuit, on s’est arrêtés dans une auberge. On dormait par terre ou sur les bancs. Il n’y avait pas de lit. Le lendemain, il y avait du verglas. Le chauffeur n’est arrivé que jusqu’à Ploeßti, à 40 km au nord de Bucarest et c’était déjà huit heures du soir. À dix kilomètres de Ploeßti, tout d’un coup, une fusillade a éclaté. Ils tiraient. Quand le chauffeur a compris, il a appuyé sur l’accélérateur, il a foncé. Mais ils ont touché mon père. On est arrivés deux heures plus tard à Bucarest. Mon père avait perdu connaissance. Il est mort une heure après à l’hôpital, parce que la balle avait touché les reins. J’ai eu en plus des problèmes avec la police roumaine qui voulait que je prouve que ce n’était pas moi qui l’avais tué. Avec les Roumains, on pouvait toujours s’arranger, il suffisait d’y mettre le prix, alors ils ont fini par donner le permis d’inhumer et l’affaire a été classée. Un mois après, je me suis marié, avec la fille qui était dans la voiture, qui est devenue ma femme et la mère de mes enfants. »
Même si l’histoire de Siegfried finit sur une note optimiste, les récits de vie se sont, en général, tous ordonnés vers la catastrophe finale. Les stratégies individuelles se sont inscrites comme des odyssées et nous avons vogué sur l’axe du temps, mais un temps pulvérisé, fugitif, une suite discontinue de moments, marqués par le courage, la peur, l’improvisation, le hasard ou la chance. Un temps qui ne s’est épaissi d’aucun projet, n’a renvoyé ni à un passé lointain ni à un avenir[18]. Czernowitz nous est apparu comme l’étape d’un destin, sans réelle nostalgie de la ville. Les mémoires sont restées à « fleur de lieux », pérennes eux, alors que les êtres ne sont plus là.
[1] « Youth Movements in Czernowitz », in Gerd Korman (selected and edited by), Hunter and Hunted, Human History of the Holocaust, New York, The Viking Press, 1973 : p. 138.
[2] Les Russes changent le leu au taux de 1 rouble pour 40 lei et les Roumains le reprendront un an plus tard au taux de 1 rouble pour 1 leu.
[3] Annexe à la Lettre de J. Truelle à l’amiral Darlan, datée du 5 septembre 1941, cité dans Iancu Carol, La Shoah en Roumanie, Montpellier, Université Paul Valéry, 1998, p. 151.
[4] Il forme un gouvernement avec son ami Mihai Antonescu (pas de lien de parenté), plusieurs généraux de l’armée et des dirigeants de la Garde de Fer.
[5] Et à son adjoint, Mihai Antonescu, vice-président du cabinet.
[6] Cf. Iancu Carol, op. cit. p. 151.
[7] Comme le général Daschievici, le médecin général Maniu, le colonel Miron. Cf. Iancu Carol, op. cit. p. 149.
[8] Pour accomplir cette tâche, il a choisi deux branches des forces militaires et de sécurité : la gendarmerie (qui dépend du ministère de l’Intérieur) et l’administration civile de l’armée, connue sous le nom de prétoriat.
[9] Témoignage de T. Popovici. Carp, Cartea Neagrå, III, p. 143. Pour l’accomplissement de cette tâche, il choisit deux branches des forces militaires et de sécurité : la gendarmerie dépendant du ministère de l’Intérieur et l’administration civile de l’armée, connue comme prétoriat.
[10] « Acte d’accusations contre 19 commandants », Documents, vol. VI, p. 202.
[11] Ibid.
[12] Carp, Cartea Neagrå, III, p. 171, cité par Jean Ancel, « Antonescu and the Jews », Yad Vashem Studies, p. 245.
[13] Comme l’interdiction de prendre des vêtements ou de la nourriture, l’obligation de soumettre aux autorités la liste des biens qui seront spoliés et les clés des appartements. Être trouvé hors du ghetto après 18 heures ou vendre de l’or aux chrétiens est puni de mort.
[14] « Programme de la concentration dans le ghetto des Juifs de Czernowitz, 11 octobre 1941
7 heures. Rassemblement des (dirigeants) de la communauté juive de Czernowitz et de ses environs aux quartiers généraux militaires. L’information ci-jointe, décret n° 38, et les règles concernant le ghetto doivent leur être lues. Il sera annoncé que toutes les autorisations pour le travail public sont annulées, de telle sorte que toute la population juive doit entrer dans le ghetto.
8-9h30. Les dirigeants de la communauté juive annonceront (les mesures) à tous les Juifs de Czernowitz. Simultanément, les organes de la police de Czernowitz informeront la population juive en lisant le décret aux carrefours.
9h30-18 heures. Intervalle accordé pour le transfert au ghetto. Fermeture du ghetto. Personne ne peut entrer dans le ghetto sans permis émis par moi.
Le gouverneur de la Bukovine, général Corneliu Calotescu ». Le dirigeant juif, Leo Veich, demande un ordre écrit du pouvoir central, mais on le menace de l’exécuter sur place s’il s’oppose de quelque manière que ce soit.
[15] D’après les Mémoires de Trajan Popovici.
[16] Nombre de Juifs 29 décembre 1930 1er septembre 1941 mai 1942
Bucovine 107 975 83 497 19 349
Czernowitz 51 681 49 497 16 794
Cimpolung 7 748 6 572 76
Rådåu†i 11 578 6 494 72
Storojine† 15 397 4 312 60
Suceava 6 697 5 074 31
[17] Dans son Journal, Mihail Sebastian note ainsi des scènes avec des soldats russes dans Bucarest : « Vendredi, 1er septembre. L’incompréhension, la peur, la perplexité. Des soldats russes qui violent les femmes (Dina Cocea me l’a raconté hier). Des soldats qui arrêtent les voitures dans la rue, font descendre le conducteur et les passagers, prennent le volant et disparaissent. Des magasins pillés. Cet après-midi, ils ont fait irruption à trois chez Zaharia, ils ont fouillé dans le coffre-fort et se sont emparés des montres. (La montre est leur jouet préféré). ». Mihail Sebastian, Journal (1935-1944), Paris, Stock, 1998, p. 536.
[18] N. Lapierre, Le Silence de la mémoire, Paris, Plon, 1989, p. 146.