Épilogue

La traversée du mutisme

 

« Sous lhistoire, la mémoire et loubli.

Sous la mémoire et loubli, la vie.

Mais écrire la vie est une autre histoire.

Inachèvement[11]. »

 

Être désorienté, c’est avoir perdu l’est, pour parler comme Nancy Huston[12], qui, elle, aurait plutôt perdu le nord. J’avais perdu l’est, c’est certain, lorsque j’ai entamé cette recherche. Si quelqu’un m’avait alors posé la question : « D’où êtes-vous ? », je n’aurais pas su quelle réponse « simple » donner. Car j’étais de tant de lieux à la fois que je n’étais en fin de compte d’aucun. Chez nous, dans ma famille, il n’y avait plus rien de juif, sauf un nom de famille, quelques noms de lieux, des foies hachés aux oignons que préparait ma grand-tante, la « tante Idja », et surtout la mémoire de la Shoah.

Cette mémoire impliquait de ne pas effacer d’où nous venions, mais pas pour autant de le mettre en avant. C’était à la fois un point nodal d’où tout partait et où tout revenait, et un trou noir d’où rien n’émergeait. « Nous sommes une construction, une histoire pleine de trous, un livre aux pages arrachées. C’est vrai de tout un chacun mais […] les expatriés s’en rendent compte plus rapidement que les autres. Nous oublions l’inessentiel… et l’essentiel. L’insignifiant et le trop signifiant, le banal et l’intolérable[13]. » Mon père ne parlait presque jamais des lieux des origines. Dans le groupe des amis proches, certains « en venaient », mais là ne résidait pas le critère qui avait décidé de leur fréquentation. Les rencontres dataient de la guerre. La zone sud, les faux papiers, le passage vers la Suisse, les camps de réfugiés, des extraterritoriaux français, eux aussi. Il y avait les Helman, les Kraft, les Sperber, tous ces adultes aux drôles de noms, Dodo, Dela, Jenka, Munju, Rika, Yetti, Charlotte et Socrate, pour n’en citer que quelques-uns. Il y avait les itinéraires, Czernowitz, Paris, Nice, le Haut-de-Cagnes, Jassy, Zablotov… Pas de retrouvailles dans les associations d’originaires, pas de soirées d’amicales nostalgiques. Alors, seule et livrée à moi-même, j’ai commencé cette quête des Czernowitziens.

Vers le milieu des années 1970, mes rêves étaient souvent liés au judaïsme. Le cauchemar du passage en Suisse, poursuivie par les nazis. Je pouvais « passer » mais « ce qui était devant devenait derrière et derrière devant ». Je tentais le passage, mais « l’inversion » était insupportable d’autant plus que j’avais perdu mon intégrité corporelle. Le passeur refusait tout retour à mon état initial. Je me réveillais en sueur, totalement angoissée. Puis, il y eut Czernowitz, qui était dans un autre cauchemar une ville hostile, dévastée, où des bandes de cosaques me poursuivaient et me torturaient.

Ce lieu n’était alors pour moi qu’un manque. À la différence de mon amie Marianne, c’était le monde de mon père, mais pas celui de ma mère. Ce qui explique en partie que je n’aie pas été, comme elle, bercée par les récits sur la contrée perdue et que je n’aie pas été élevée dans la langue allemande. Ce n’était donc pas, pour employer ses mots, « l’espace de ma postmémoire ». Et malgré tout, le manque était douloureux.

Je me suis rendu compte que, d’une manière ou d’une autre, je devais faire la paix avec ces espaces, avec ces temps, avec cette culture dont, au départ, j’ignorais totalement les « signaux clignotants », car elle n’était pas la mienne. J’y étais un peu une intruse. L’intimité où, dans la même démarche, je pénétrais, elle non plus n’était pas la mienne et elle paraissait même un peu taboue, sinon incestueuse. Un « terrain » d’anthropologie historique, voilà un bon prétexte à ces effractions et infractions et à la perspective d’une voie apaisée et distanciée.

En 1978, j’avais vingt-huit ans. J’étais célibataire. Je venais de rencontrer Jacky. Je commençais à cause de – grâce à ? – lui à m’intéresser à un tout autre type de judaïsme que celui que j’avais pu connaître jusque-là. Cela allait interférer, quelquefois à mauvais escient, avec mes premiers entretiens. Problème de néophyte ! Heureusement cette recherche s’est déroulée sur une période suffisamment longue et mes ardeurs de débutante se sont tempérées à la mesure d’une vraie connaissance cette fois, mais combien, alors, peu militante. Fin de l’emprise. Mes quatre enfants sont nés à Jérusalem, des tsabarim[14], mais de ceux des années 1980, qui n’ont pas été obligés de gommer les différences, de renier l’ailleurs.

Le travail de mémoire porte toujours une part de travail de deuil. « L’opération historique tout entière peut alors être tenue pour un acte de sépulture. […] Cette sépulture scripturaire prolonge au plan de l’histoire le travail de mémoire et le travail de deuil. Le travail de deuil sépare définitivement le passé du présent et fait place au futur. Le travail de mémoire aurait atteint son but si la reconstruction du passé réussissait à susciter une sorte de résurrection du passé[15]. » Il s’agit là bien sûr d’un vœu romantique.

Entre les originaires, aussi, flotte la présence du lieu absent, de l’enfance ou de l’adolescence perdues, gâchées quelquefois. Nostalgie d’eux-mêmes, nostalgie de la nostalgie. Expatriés, ils sont riches, tous, d’identités accumulées, souvent convergentes, mais quelquefois contradictoires. Comme Aharon Appelfeld l’a très bien exprimé, l’enfance est restée en chacun, même s’ils sont devenus hommes. Avec humilité, je souhaite avoir réussi à faire renaître ainsi une certaine mémoire de l’enfance et du lieu et donné un contrepoint aux habitants de cette ville aujourd’hui autre.

« On sait qu’il était interdit aux Juifs de sonder l’avenir. La Torah et la prière, en revanche, leur enseignaient la commémoration. La commémoration, pour eux, priait l’avenir des sortilèges auxquels succombent ceux qui cherchent à s’instruire auprès des devins. Mais l’avenir ne devenait pas pour autant, aux yeux des Juifs, un temps homogène et vide. Car en lui, chaque seconde était la porte étroite par laquelle le Messie pouvait entrer[16]. » J’ai tenté de transmettre des expériences, ô combien, extrêmes. « Qui dit intransmissible ne dit pas indicible[17]. »

J’ai cinquante-deux ans aujourd’hui, alors que je rédige les derniers mots de cet ouvrage. Mes rêves de passage du début m’ont conduite à cette traversée du mutisme. Curieux ce rêve de clôture de ma recherche, il y a quelques jours : mon père vient me rendre visite. Dans quel pays suis-je ? Je ne sais, mais ma famille et mes amis sont autour de moi. Je m’approche de mon père, qui m’ouvre les bras et semble si heureux de me voir. « Viens, dit-il, que nous parlions. Nous avons tant à nous dire ! » Mais il reste obstinément muet et, alors qu’il cherche une place pour s’asseoir, manque de tomber dans le vide. Avec horreur, je réalise qu’il est aveugle.

C’est aux Czernowitziens eux-mêmes, il va de soi, que revient le mot de la fin. Itzhak Artzi et Joseph Rudel ont ainsi avoué : « Je ne suis pas sûr que nos enfants ou nos petits-enfants prennent un jour notre nostalgie en considération. C’est notre nostalgie, ce n’est pas la leur. C’est la raison pour laquelle nous aimerions, autant que possible, transmettre cet héritage, pour tenir ensemble à une mémoire, qui, je le crains, disparaîtra avec nous. » « Je peux dire une chose. Il n’y a pas de Czernowitzien qui naisse. Les Czernowitziens meurent seulement

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[11] Paul Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, p. 657.

[12] Nancy Huston, Nord perdu, Arles, Actes Sud, 1999, p. 12.

[13] Ibid., p. 100-101.

[14] Enfants nés en Israël.

[15] Paul Ricœur, op. cit., p. 649.

[16] Walter Benjamin, Œuvres, Paris, Gallimard, « Folio essais », 2000, p. 443.

[17] Paul Ricœur, op. cit., p. 584.