Paul Celan de Czernowitz
a
Paris :
Entre lieu et abome, par ta memoire
[1]
Florence Heymann
Tous les potes sont des Juifs é. Paul Celan place en exergue de son texte, Et avec le livre de Tarussa[2] é, ces mots de Marina Tsv?taeva. Tous les potes sont des exil?s, pourrait-on ainsi ajouter. Voyages mat?riels de la n?cessit? et de lurgence, mais aussi voyages spirituels, de lintelligence et de la douleur. La g?n?ration de Paul Celan a ?t? prise dans une histoire du xxe sicle, que lon peut interpr?ter comme une longue suite de conflits de territoires, de cultures et de religions, cloisonnant lespace, entravant les d?placements ou les pr?cipitant et excluant les faibles.
è Czernowitz CernÎu i pour les Roumains , de la Herrengasse part une petite rue sur la gauche, cest la Wassilkogasse, o Paul Pessach Antschel naÓt en 1920. La rue est calme, bord?e darbres. Ds lenfance, cern? par lunivers de sa cour et de sa rue, dans une maison faite de frontires infranchissables, Paul ?prouve le d?sir dun ailleurs. Erst jenseits der Kastanien ist die Welt é, De lautre cªt?/ Ce nest quau-delö/ des chätaigniers/ quil y a le monde/ De lö vient la nuit/ un vent sur son char de nuages/ et quelquun se lve en ce lieu/ Cest lui quil veut porter/ par-delö les chätaigniers é, ?crit-il dans un de ses premiers pomes[3]. Au num?ro nÁ 5 de la rue, devenue Alexandru Vasilko pour les Roumains, une maison, construite, mi en pierre mi en brique, na quun ?tage. Cest lö que vit au rez-de-chauss?e, dans un modeste trois pices, la famille Antschel, avec le grand-pre paternel, veuf, et deux sìurs cadettes et c?libataires du pre, Regina et Minna[4]. Plus tard, deux cousines, Emma et Klara, originaires de Milie, viendront aussi habiter dans la famille pour suivre leur scolarit? ö Czernowitz. Paul est fils unique et ses cousines vont devenir des confidentes et des camarades de jeux.
Deux ans avant sa naissance sest produite une dramatique coupure : la Bucovine est devenue une province de la Grande Roumanie. Mais pourtant, mme si le roumain, ö partir de 1924, a statut dunique langue officielle, dans les familles, on parle toujours le Hochdeutsch du Juif sans qualit?s[5] é. La mre de Paul insiste pour quil sexprime dans un allemand parfait, malgr? le fait quelle-mme, Fritzi Schrager, soit n?e ö Sadagura, une bourgade hassidique ö la jaune tache juive et au nez crochu é, mais aussi lieu de filous et de brigands é.selon les mots du pote[6].
L?conomie est exsangue. Ceux qui ont conserv? quelque fortune personnelle se tournent alors vers le commerce des produits r?gionaux, la farine de mas et le bois provenant des vastes forts environnantes. Le pre de Paul, Leo Antschel-Teitler, a achev?, avant la guerre, lÄcole nationale du bätiment et du commerce et obtenu un diplªme ding?nieur, mais il na aucuns biens ; il devient donc agent commercial au service de soci?t?s de commerce de bois, ce qui lui permet de nourrir sa famille.
En automne 1926, Paul entre pour une ann?e dans une ?cole priv?e germanophone, linstitut Meisler. Mais, les frais de scolarit? sont trop ?lev?s pour le budget familial. Le pre, aux id?es sionistes, envoie lann?e suivante et pendant trois ans Paul ö l?cole h?braque Safah Ivriah, qui le fait ?migrer de la langue maternelle ö la langue sainte. Paul nappr?cie alors pas davantage lh?breu, pour lui une Vater Sprache, que la turbulence de ses camarades.
En automne 1930, cest lentr?e au lyc?e orthodoxe de garons, le Liceul ortodox de BÎie i, un lyc?e roumain ?litiste, qui sappelait grec-oriental ö l?poque autrichienne. è l?poque o Paul est reu ö lexamen dentr?e, les Juifs y sont admis depuis peu et pas trs bien vus. Au d?but, cependant, tout se passe bien. Paul est premier partout. Mais ö partir de 1931, Czernowitz commence ö vivre une ?clipse de soleil interminable[7] é, pour reprendre les mots de Rose Ausl?nder. Les Juifs deviennent les boucs ?missaires de tous les problmes et incarnent, de manire paradoxale, ö la fois le danger bolchevique et la crainte de linvasion du capital ?tranger, bref lennemi int?rieur.
En 1933, Paul, alors en quatrime ann?e de lyc?e, doit passer le petit baccalaur?at é. Il travaille beaucoup, dautant plus que, dans son ?cole, lantis?mitisme, de fait, sexprime de plus en plus ouvertement. Paul ?crit, le 30 janvier 1934, ö sa tante Minna, maintenant en Palestine : Pour ce qui est de mon bulletin, hum ! je suis seulement second de la classe et non pas premier, comme jaurais l?gitimement d? ltre. Les professeurs, mon appartenance ö la branche juive de la race s?mite et bien dautres obstacles en sont la cause ! Dailleurs, quant ö lantis?mitisme dans mon ?cole, je pourrais ?crire un gros livre de trois cents pages Je ne te citerai quun cas : Monsieur mon professeur de g?ographie, qui sappelle Zoppa[8], ñest coffr?î depuis d?jö deux mois, o ? cela, tu le devines[9] é é Cest pour cela quau d?but de lann?e scolaire 1934-1935,, Paul change de lyc?e et sinscrit au plus tol?rant Liceul Marele Voevod Mihai, lyc?e dÄtat ukrainien. Il na dukrainien que le nom, car sur les vingt-huit ?lves de la classe de Paul, seuls neuf sont ukrainiens, tous les autres sont juifs. Lö, dans la classe dAurel Vasiliu, un pote local renomm?, il est premier en roumain.
Au printemps 1935, les Antschel d?m?nagent dans le nouvel appartement quils viennent dacheter au premier ?tage du nÁ 10 Masarykgasse. Alors que les relations avec sa mre deviennent plus ?troites que jamais, celles avec son pre se d?gradent. Lorientation politique de Paul, qui a depuis longtemps abandonn? l?tude du Talmud pour se consacrer ö Marx et Engels, pr?occupe tout particulirement ce dernier. Il assiste d?sormais r?gulirement aux r?unions dun cercle antifasciste, qui ont lieu en priv?[10]. Mais, ce qui lui importe plus que les activit?s politiques, cest sa participation ö un cercle de lecture o il se fait beaucoup damies. Cest ö cette ?poque quil commence ö lire ses propres pomes et ö leur envoyer.
1938, lann?e du baccalaur?at. Paul a lintention dentamer des ?tudes de m?decine. Mais Czernowitz nabrite pas de facult? enseignant cette discipline et l?volution politique antis?mite a instaur? le numerus clausus, puis nullus dans les universit?s roumaines. Paul sinscrit ö Tours, en France. Le matin du 9 novembre 1938, le jour mme de la Nuit de Cristal, il entame son premier grand voyage. Il ne peut quignorer ce qui va se passer et pourtant il ?crit ö Edith Silberman, dans une vision claire de ce quest lAllemagne nazie, si loin d?jö de son rve de culture : Je traverse maintenant une fort de bouleaux, une fort allemande. Tu sais, Edith, combien javais envie de d?couvrir ces paysages, mais lorsque je vois monter au-dessus de la cime des arbres d?paisses nu?es de fum?es, je tressaille. Je me demande si ce ne sont pas des synagogues qui br?lent, mme des hommes. é Dans le pome La Contrescarpe é de La Rose de personne, il ajoutera : Tu es venu/ par Cracovie ö lAnhalter/ Bahnhof/ vers tes regards coulait une fum?e/ qui ?tait d?jö de demain[11] é
Ät? 1939, ö la fin de sa premire ann?e d?tudes en France, il rentre ö Czernowitz. Il passe avec ses amis un bel ?t?, sous des cieux pourtant bien menaants, et tente de leur faire d?couvrir des potes comme Aragon, Eluard ou Breton. Le 1er septembre, la radio allemande ?met : En ce jour important pour le destin du peuple allemand, nous sommes en direct depuis le Volksoper de Berlin o sest r?uni le Reichstag sur ordre du FÙhrer. La Pologne, cette nuit, pour la premire fois, a fait ouvrir le feu sur notre territoire par ses soldats r?guliers. Depuis 5 h 45, nous r?pliquons. é Larm?e roumaine est mobilis?e sur le front oriental et lon fait appel aux r?servistes. Paul vient davoir 19 ans. Il nest pas encore mobilisable, mais, dans ces circonstances, renonce ö repartir pour la France. Beaucoup de ses camarades, eux aussi surpris par la guerre, cherchent ö continuer des ?tudes pas trop ?loign?es de la m?decine. Ils sinscrivent en sciences naturelles. Paul, lui, change carr?ment dorientation. Il ?tudie le franais et la linguistique.
Au printemps 1940, alors que lann?e universitaire touche ö sa fin, lUnion sovi?tique exige la reddition imm?diate de la Bucovine du Nord et de la Bessarabie, conform?ment aux clauses secrtes du pacte Ribbentrop-Molotov[12].
Le 28 juin, les Sovi?tiques occupent Czernowitz. Ils resteront lö pendant une ann?e. Et, en ?t?, les ?tudiants juifs voient camarades et professeurs roumains accompagner les troupes. Quelques coups de feu sont tir?s sur lAustria-Platz, puis tout redevient calme. Luniversit? a ferm? ses portes et, dans les rues, les jeunes ont le temps dengager la conversation avec les soldats sovi?tiques. Edith Silberman met vite un b?mol. Lengagement politique de Celan ne fut que de courte dur?e car ds quil entendit parler des simulacres de procs et quil lut le Retour dURSS de Gide, il fut vaccin?. Lorsque les Russes entrrent chez nous, il y a longtemps quil n?prouvait plus de sympathie pour leur id?ologie. é Ce que Celan aimait surtout, poursuit Edith Silberman, c?tait choquer les bourgeois et les philistins. Un soir, nous rentrions dun concert. C?tait ö l?poque des Russes. Il ?vitait de fr?quenter les ?glises et les synagogues. Et voilö quil sagenouille devant l?glise arm?nienne et se met ö entonner des chants choraux ö tue-tte. Les riverains se mirent aux fentres et menacrent dappeler la milice. Il ?tait capable de ce type de comportement simplement pour choquer les gens[13]. é
Loccupant r?quisitionne des jeunes volontaires pour ?tablir un contact avec la population. Paul, aprs quelques h?sitations, accepte de devenir interprte dun d?partement du logement, charg? de caser les officiers sovi?tiques. Ce volontariat, ö son grand soulagement, ne durera que quelques jours[14]. L?t? 1940 est chaud et ensoleill?. Les jeunes gens profitent des vacances pour se baigner dans le fleuve et faire des promenades, malheureusement limit?es aux jardins publics, puisque le commandement sovi?tique a interdit toute excursion hors de la ville. Quand il pleut, tout le monde se retrouve au Schwarzer Adler, qui est d?jö devenu un lieu populaire ñrougeî et on boit du caf? qui est de plus en plus mauvais. Mais les conversations et les ?changes dobservations le font oublier[15]. é
Cest au cours de l?t? mouvement? de 1940 que Celan rencontre, chez des amis communs, celle qui va repr?senter le premier grand amour de sa vie et un thme dominant de sa po?sie des ann?es ö venir, Ruth Lackner. Älve de l?cole de th?ätre de Bucarest, elle d?bute ö cette ?poque au th?ätre yiddish de Czernowitz, rouvert par les Sovi?tiques. Elle-mme est d?ue. Quant ö Paul, il assiste bien ö quelques repr?sentations, mais les pices populaires yiddish et la propagande sovi?tique mal traduite lennuient profond?ment[16].
Au mois de septembre, luniversit? rouvre ses portes. Elle a ?t? allemande et roumaine, elle est aujourdhui sovi?tique. David Seidmann rappelle ö ce propos quau moment o lui-mme en ?tait ö apprendre lalphabet cyrillique, Paul, qui avait commenc? le russe quelques mois plus tªt, ?tait d?jö capable de lire Dostoevski dans le texte.
Lhiver suivant, Paul na plus aucune illusion sur le nouveau r?gime et lors du d?fil? obligatoire du 1er mai, les banderoles rouges et les slogans ne lui inspirent que tristesse et d?go?t. Soulvement de banderoles et de rubans de brume, plus rouges que rouge [] devant les peuples de phoques[17] é.
Le printemps 1941 est particulirement pluvieux et froid et, le 13 juin, des unit?s du NKVD patrouillent dans les rues de la ville, ö la recherche de bourgeois, de sionistes, despions roumains et dennemis du pouvoir. Ils arrtent ainsi 3 800 hommes, dont 80 % de Juifs. Les coupables é sont d?port?s en Sib?rie, parmi eux, l?diteur de Rose Ausl?nder, Niedermayer. Leurs femmes et leurs enfants sont envoy?s ö lint?rieur de la Russie. Cela marque le d?but dune op?ration que les Sovi?tiques ont lintention de poursuivre. Mais linvasion allemande, une semaine plus tard, les oblige ö changer leurs plans.
Le 22 juin 1941, en effet, Hitler a attaqu? lUnion sovi?tique. Les Russes doivent ?vacuer Czernowitz. Les autorit?s civiles se soucient surtout du rapatriement des hauts fonctionnaires et des personnalit?s du Parti venues dUnion sovi?tique. Au moment du d?part des derniers trains de voyageurs, ils invitent les habitants ö partir pour la Russie. Quant aux ?tudiants, ils leur intiment lordre de les suivre. Finalement, peu de Juifs se d?cident ö partir. De proches amis de Paul sen vont, mais lui reste. Larm?e, pour sa part, enrªle environ 1 500 Bucoviniens. Ceux qui ne viennent pas de leur plein gr? sont tu?s.
Ds le 5 juillet, les troupes roumaines sont de retour ö Czernowitz, bientªt suivies par les premires unit?s allemandes, accompagn?es du Einsatzkommando 10b, command? par le SS Otto Ohlendorf. Les soldats roumains avancent rue par rue, p?ntrent syst?matiquement dans les maisons juives, tuent jeunes et vieux, hommes, femmes et enfants[18]. En 24 heures, 2 000 victimes[19]. Pendant l?t?, Paul est r?quisitionn? pour travailler ö la reconstruction du pont sur le Pruth, d?truit lors de lavance allemande.
Le 9 octobre, ö 19 heures, la ville est entour?e dun cordon militaire. Des affiches, placard?es deux jours plus tard, annoncent l?tablissement dun ghetto. Les 50 000 Juifs de la ville sont forc?s dy d?m?nager. De lö sorganiseront les d?portations vers la Transnistrie qui saccompliront en trois phases pendant lhiver 1941-1942 et vont toucher plus de 60 % des Juifs du ghetto.
Paul et ses parents parviennent ö y ?chapper[20]. 20 000 Juifs utiles é ont ?t? autoris?s ö rester ö Czernowitz, soit par le gouverneur de la province, soit par le maire. Ils peuvent retourner dans leurs anciens appartements, pill?s, et reprendre leur travail. Paul est alors pr?pos? au ramassage des livres russes qui doivent tre br?l?s. Mais aux beaux jours, les d?portations reprennent. T?moignage dEdith Silberman : On se doutait du moment o les rafles risquaient davoir lieu. Celan lavait senti. Il partit de chez lui. Il avait dexcellentes intuitions. Mais il ne parvint pas ö convaincre ses parents de le suivre, alors quil avait une cachette pour eux. Il sagissait dune usine o il voulait les emmener. Rien ö faire. Ils ne voulaient pas bouger. é Le lendemain, Paul d?couvre des scell?s sur la porte de lappartement. Ses parents ont ?t? d?port?s dans la partie m?ridionale de la plaine du Bug, dans un camp simplement appel? Cariera de PiatrÎ , carrire de pierre é, lieu sans nom, lieu indicible. Le lieu o ils ?taient couch?s, il a/ un nom, il nen a/ pas. Ils ny ?taient pas couch?s. Quelque chose/ ?tait entre eux./ Ils ne voyaient pas au travers[21]. é
En juin 1942, est organis? un nouveau service de travail obligatoire pour les Juifs rest?s ö Czernowitz. Paul est envoy? ö Tabares i, un petit village de Moldavie. Il est employ? ö la construction dun camp et doit creuser des tranch?es. Le travail est terrible, les ouvriers nont que peu doutils et rien dautre ö manger quune soupe de mas trs dilu?e. Mais, le dimanche, on ne travaille pas et Paul peut ?crire ö Ruth Lackner. Le fait de savoir que tu d?tiens mes pomes me rend heureux et aussi parfois triste. Insomnie ou rves, ils sont pourtant parfois presque la vie ?close. Un l?ger battement de cils et le chemin des t?nbres vers les t?nbres, le monde apatride et le visage de la vie en mots[22]. é
è lautomne, il reoit une lettre de sa mre qui lui apprend la mort de son pre. On ne sait comment cette lettre a pu lui parvenir depuis le camp de Michailowka, o les Antschel travaillent pour lorganisation Todt ö la construction de routes. Cest par un cousin[23] qui a r?ussi ö senfuir, au d?but de lann?e 1943, quil apprend que sa mre a ?t? abattue dune balle dans la nuque. Paul est bris? par la guerre et la perte de ses parents.
En f?vrier 1944, les arm?es de Hitler battent en retraite. Les camps de travail sont supprim?s. Paul est de retour ö Czernowitz, mais le temps des cachettes ne se termine vraiment quau d?but du mois davril, avec le retour des Russes dans la ville. Cette seconde occupation se fait beaucoup moins en douceur que la premire. Les Sovi?tiques considrent que la population a collabor? avec les troupes allemandes et roumaines. Tous sont coupables, mme les Juifs, dont les r?cits des souffrances laissent les soldats de glace. Une fois encore, une autre r?pression sorganise. Certains sont envoy?s dans des camps de travail forc?[24] ; dautres sont recrut?s comme volontaires é pour raser les immeubles bombard?s ou d?truire les archives roumaines. Une fois encore, Paul fait partie des ?quipes de ramassage de livres dans la langue des vaincus. Mais un autre malheur vient accabler les Juifs. La guerre nest pas termin?e et les Russes ont besoin de troupes suppl?mentaires. Ils recrutent parmi les Juifs. Paul tente ö tout prix d?chapper ö la conscription. Il r?ussit, avec laide damis, ö se faire engager comme assistant dans une clinique psychiatrique[25]. Alors quil souffre d?jö d?tats d?pressifs, cest son premier contact avec la maladie mentale.
Au printemps 1944, les Russes ont rouvert les portes de luniversit? et Paul sinscrit cette fois en anglais. Lorsquil d?cida en 1944 d?tudier la litt?rature anglaise, il nous fascina en r?citant ses sonnets pr?f?r?s de Shakespeare et des vers obscurs de Blake. Ce g?nie de la langue ?tait aussi un g?nie des langues []. Lui qui devait gagner son pain comme traducteur pour une mis?rable feuille de choux locale, navait plus rien de commun avec les ?tudiants des ann?es quarante, si ce nest ext?rieurement. Lappartement de ses parents, qui nagure avait ?t? si joli, avait ?t? d?valis? de tout ce quil contenait de pr?cieux, et il ny avait nulle tombe o aller verser ses larmes[26]. é Paul a profond?ment chang?. Il r?cite des fables yiddish de Steinbarg, vante la beaut? de lh?breu et lit des textes de Martin Buber.
Au d?but de lann?e 1945, le bruit court ö Czernowitz que les Russes ont lintention dexpulser les Juifs[27]. Officiellement, il ne sagirait que dun d?placement volontaire pour la Roumanie. La frontire roumaine nest pas trs surveill?e et certains ont d?jö pu la franchir. Paul d?cide dattendre les mesures officielles. Il rve de Vienne. Mais la ville occup?e daprs nazisme na pas tenu ses promesses. Il a d?clar? quelques temps plus tªt ö Ruth Lackner : Le principal est de partir dici. Peu importe o, pourvu que ce soit dans un pays libre. Tu te rends compte, si on arrivait par exemple ö J?rusalem, quon aille voir Martin Buber et quon lui dise : ñOncle Buber, me voilö, devant toi ![28]î. é
Bucarest, quil considre encore comme une ?tape vers Vienne, va le retenir pendant deux ans : les autorit?s roumaines refusent, en effet, de r?gulariser les papiers des fugitifs venus du nord de la Bucovine. Les frontires ne peuvent tre franchies que clandestinement, ce qui demande argent et courage, et Paul manque alors des deux. Cest ö cette ?poque quil signe ses premiers textes de diff?rents pseudonymes, Paul Aurel, A. Pavel, Paul Ancel, pour arriver ö lanagramme de Celan.
En d?cembre 1947, il r?ussit ö franchir la frontire entre la Roumanie et la Hongrie, passe par Vienne[29] et continue vers Paris, o il arrive en mai 1948. Dans le royaume,/ dans le plus/ vaste des royaumes,/ dans la grande rime continentale/ au-delö/ de la zone des peuples muets, en toi/ balance de parole, balance de mots, balance/ de pays : Exil[30]. é
Pour Paris, il faut lire les deux volumes de la correspondance Paul Celan Gisle Celan-Lestrange. On y d?couvre un trs grand ?crivain de langue franaise, mais aussi lhistoire dune profonde maladie mentale[31]. Sept mois avant sa disparition, Celan est ö J?rusalem, o il pense retrouver une lumire, vivant une liaison amoureuse avec une ancienne camarade de jeunesse, Ilana Shmueli. J?rusalem ma renforc? et ma ?lev?. Paris me d?prime et me vide. Paris o, dans ses rues et ses maisons, jai traÓn? pendant toutes ces ann?es tant de jougs dexistences concrtes, tant de jougs dexistence d?garement[32] é, ?crit-il ö Ilana. Ainsi il y a encore des temples. Une ?toile a sans doute encore de la lumire Rien, rien nest perdu. Hosanna[33]. é Et pourtant, la lumire va s?teindre dans la nuit du 19 au 20 avril 1970, o Celan se donne la mort en se jetant dans la Seine. De la dalle du pont, do il a rebondi tr?pass? dans la vie, volant de ses propres blessures, du Pont Mirabeau[34] é
Dans les mots de Paul Celan, pris entre blessure t?r?brante et lumire ?blouissante, virevoltent encore les ?tincelles dun lieu orphelin. Mais lieu vers lequel, toujours, les pens?es reviennent, comme Paul l?crit ö Alfred Margul-Sperber : Je me demande si, pour mon travail, je naurais pas mieux fait de rester dans la vall?e du Bug sur ma terre natale. En ce sens mon itin?raire est le mme que le vªtre. Il recommence toujours au pied des montagnes familires et des htres[35]. é Comme il l?crit ö Gustav Chomed : La terre natale reste pr?sente quia absurdum, avec la Topfergasse, avec ce d?but dune chanson franaise qui me traverse en plein cìur, dans ce Paris qui est non plus rv? mais si souvent inhumain. Paris. Ah, tu sais, jaimerais habiter encore lö-bas. La Topfergasse n?tait pas la seule ö tre belle. é
Lieu de triste pote de langue teutonique é, pour reprendre ses mots, adress?s depuis Vienne ö Petre Solomon. è la langue teutonique é, il na pas ?chapp? : On ne peut exprimer la v?rit? qui vous est propre que dans sa langue maternelle[36] é, disait-il ö Ruth. Accessible, proche et non perdue, au milieu de tant de pertes, il ne restait quune chose : la langue. Elle, la langue, restait non perdue. Oui, malgr? tout. Mais il lui fallut alors traverser ses propres absences de r?ponse, traverser lhorreur des voix qui se sont tues, traverser les mille t?nbres du discours porteur de mort. Elle traversa et ne trouva pas de mots pour ce qui ?tait arriv?. Mais elle traversa cet ?v?nement et put remonter au jour ñenrichieî de tout cela. Cest dans cette langue que, au cours de ces ann?es-lö et de celles qui suivirent, jai essay? d?crire des pomes afin de parler, de morienter, afin de savoir o j?tais et o cela mentraÓnait, afin de me donner un projet de r?alit?[37]. é, avait-il dit ö Brme.
Florence Heymann (CNRS, Centre de recherche franais de J?rusalem).
Docteur en sociologie de lEHESS. Co-dirige avec Dominique Bourel la collection Hommes et soci?t?s é du Centre de recherche franais de J?rusalem, chez CNRS Editions. R?dactrice en chef dun Annuel, les M?langes du Centre de recherche franais de J?rusalem é, CNRS Editions.
Elle a, entre autres, publi? les ouvrages suivants :
(avec D. Storper-Perez), Le Corps du texte : pour une anthropologie des textes de la tradition juive, CNRS Editions, 1997 ;
(avec Michel Abitbol), Lhistoriographie isra?lienne aujourdhui, Les M?langes du Centre de recherche franais de J?rusalem, CNRS Editions, 1998.
Le Cr?puscule des lieux, ö paraÓtre chez Stock en octobre 2002 dans la collection Un ordre did?es é.
[1] Zwischen Heimat und Abgrund durch dein Ged?chtnis é. Celan Paul, Strette & Autres Pomes, trad. Jean Daive, Paris, Mercure de France, 1990, pp. 46-47.
[2] Celan Paul, Die Niemandsrose, Francfort-sur-le-Main, S. Fischer Verlag, 1963, trad. franaise de Martine Broda, La rose de personne, Paris, Le Nouveau Commerce, 1979, pp. 146-147.
[3] Celan Paul, Der Sand aus den Urnen (Le Sable des urnes), in Gesammelte Werke, vol. 3, p. 11.
[4] En 1923, Regina se marie et quitte la famille. Un an plus tard, le grand-pre, Wolf Teitler meurt. Quant ö Minna, elle se mariera en 1933 et partira vivre en Palestine avec son mari.
[5] Chez lequel le jargon juif é a pris lapparence de lallemand le plus pur. Cf. Le Rider Jacques, Modernit? viennoise et crises de lidentit?, Paris, PUF, 1990, pp. 316-317.
[6] Titre dun pome Eine Gauner und Ganovenweise gesungen zu Paris emprs Pontoise von Paul Celan aus Czernowitz bei Sadagora é, Un air de filous et de brigands chant? ö Paris emprs Pontoise par Paul Celan de Czernowitz prs de Sadagora é, in Celan Paul, Die Niemandsrose, Francfort-sur-le-Main, S. Fischer Verlag, 1963, trad. franaise de Martine Broda, La rose de personne, Paris, Le Nouveau Commerce, 1979, pp. 46-47.
[7] Eine unendliche Sonnenfinsternis é. Cf. Helfrich Cilly, é Es ist ein Aschensommer in der Welt Rose Ausl?nder, Biographie, Berlin, Beltz Quadriga, 1995, p. 153.
[8] Le professeur Zoppa ?tait membre de la Garde de Fer de Czernowitz. è cette ?poque, il avait ?t? arrt? par les autorit?s roumaines pour complot politique.
[9] La lettre est cit?e int?gralement dans Chalfen Israel, Paul Celan, Eine Biographie seiner Jugend, Frankfurt am Main, 1979, trad. fr. Paul Celan, Biographie de jeunesse, Paris, Plon, 1989, pp. 58-59.
[10] Chalfen Israel, op. cit., p. 70.
[11] Celan Paul, La rose de personne, op. cit., pp. 138-139.
[12] Hillgruber, Andreas, Hitler, K?nig Carol und Marshall Antonescu : Die Deutsch-Rumanischen Beziehungen, 1938-1944. Wiesbaden, F. Steiner, 1954, p. 56.
[13] Paul Celan. Au-dessus des chätaigniers. Film de Hilde Bechert et Klaus Dexel, Arte, 1994.
[14] T?moignage dIlana Shmueli, cit? par Chalfen Israel, op. cit., p. 99.
[15] Chalfen Israel, op. cit., p. 99.
[16] Ibid. p. 107.
[17] Banderoles de brume é, in Gesammelte Werke, vol. 2, p. 102, in Chalfen Israel, op. cit., p. 103.
[18] Fisher Julius S., Transnistria: The Forgotten Cemetery, South Brunswick, New York-London : Thomas Yoseloff, 1969, p. 36.
[19] Carp, Matatias, ed. Cartea Neagra ; Fapte si Documente, Suferintele Evreilor din Romania, 1940-1944 ( Le livre noir ; faits et documents, les souffrances des Juifs de Roumanie, 1940-1944 é), vol. 3, Transnistria, Bucarest, 1947, p. 32.
[20] Celui-ci a ?t? r?quisitionn? pour effectuer des travaux de d?blaiement des ponts.
[21] Celan Paul, Grille de parole, trad. Martine Broda, Christian Bourgeois, coll. D?troits é, 1991, p. 93. Cit? par Cohen Laurent, Paul Celan. Chroniques de lantimonde é, Paris, Jean-Michel Place, 2000, p. 12.
[22] Cit? dans le film Paul Celan. Au-dessus des chätaigniers. Film de Hilde Bechert et Klaus Dexel, Arte, 1994.
[23] Benno Teitler, cousin issu de germain de Paul. Cit? par Chalfen Israel, op. cit., p. 134.
[24] Par exemple ö la mine de charbon russe de Donez-Becken.
[25] Chalfen Israel, op. cit., pp. 141-143.
[26] Manuscrit dun discours prononc? par Dorothea MÙller-Altneu ö loccasion dun congrs ö Hafa, le 22 juillet 1970. Cit? par Chalfen Israel, op. cit., p. 145.
[27] Sur le sort des Juifs de la province dans les ann?es qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale, voir : The Soviet ñTransferî of Jews from Chernovtsy Province to Romania, 1945-1946 é, Introduced and annotated by Mordechai Altshuler, in Jews in Eastern Europe, ed. by Yisrael Elliot Cohen and Arkadii Zeltser, fall 1998, pp. 54-75.
[28] Entretien avec Ruth Lackner. In Chalfen Israel, op. cit., p. 149.
[29] Cest ce mme chemin qua choisi un autre pote juif bucovinien germanophone, Alfred Gong. Celui-ci partira ensuite ö New York o il vivra jusquö sa mort en 1981. Voir Braun Helmut, Deutschsprachige Gedichte von Emigranten in Exil é, Zwischenwelt, 17, nÁ 3, novembre 2000, p. 31.
[30] Celan Paul, Choix de pomes, trad. Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Po?sie/Gallimard, 1998, pp. 215-217. Cit? par Cohen Laurent, Paul Celan. Chroniques de lantimonde é, Paris, Jean-Michel Place, 2000, p. 18.
[31] Paul Celan - Gisle Celan-Lestrange, Correspondance, 2 vol., Paris, Le Seuil, 2000.
[32] Shmueli Ilana, Imri she-Yerushalam yeshna. Reshimot al Paul Celan (Dis J?rusalem est. Notes sur Paul Celan), octobre 1969-avril 1970 (en h?breu), J?rusalem, Carmel, 1999, p. 69. Cit? par Cohen Laurent, op. cit., pp. 62-63.
[33] Also/ stehen noch Tempel. Ein/ Stern/hat wohl noch Licht./ Nichts,/ nichts ist verloren./ Hosianna. é Celan Paul, Strette & Autres Pomes, trad. Jean Daive, Paris, Mercure de France, 1990, pp. 38-39.
[34] Von der BrÙcken-/ quader, von der/ er ins Leben hinÙber-/ prallte, flÙgge/ von Wunden, vom/ Pont Mirabeau. é Celan Paul, Die Niemandsrose, op. cit. pp. 148-149.
[35] Cit? par Edith Silbermann dans le film Paul Celan. Au-dessus des chätaigniers. Film de Hilde Bechert et Klaus Dexel, Arte, 1994.
[36] Entretien avec Ruth Lackner, in Chalfen Israel, op. cit., p. 153.
[37] Discours de r?ception du prix de la ville de Brme en 1958. Voix de Paul Celan dans le film Paul Celan. Au-dessus des chätaigniers. Film de Hilde Bechert et Klaus Dexel, Arte, 1994.